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Le Traître Mot

Le Traître Mot

Traductions originales d'humoristes anglo-saxons (fin XIXe début XXe) et Galerie des "Coloriages" de Gérard Sirhugues

Abécédaire politico-médiatique

Gérard Sirhugues — Ecrits

 

 
Source : BNF

Il y a quelques années, chaque lundi ou presque, Quentin Périnel, journaliste et chroniqueur au Figaro, publiait dans  ce même journal une rubrique intitulée Le Bureaulogue, dans laquelle il « décryptait un mot ou une expression grotesque que nous prononçons au bureau et qu'il fallait éradiquer de notre vocabulaire. »
Ajoutons que cette rubrique était mise gracieusement en ligne. Il suffisait de taper « bureaulogue » sur Gougueule ou autre, et l'on y était immédiatement téléporté. Je ne sais pas si c'est toujours le cas.
Quel professeur n'a pas son mot ou son expression bien à lui qui revient à intervalles réguliers dans sa bouche, qu'il ne s'agisse que d'un tic de langage ou qu'il espère, en l'utilisant régulièrement, maintenir en éveil l'attention de ses élèves.
Cet abécédaire est un (modeste) glossaire de ces mots et de ces expressions qui ponctuent les propos des journalistes et des hommes politiques comme autant de clichés, de lieux communs,  etc., le tout traité un peu à la manière de mon plus tout à fait très illustre Pierre Daninos, qui excellait dans ce genre d'exercice.
D'accord, ça ne date pas d'hier, et le pauvre créateur du Major Thompson et de Sonia est aujourd'hui un tantinet oublié, mais moi, j'ai lu Pierre Daninos, et je m'en suis pénétré. C'est dire que je n'ai pas attendu Quentin Périnel  ce qui n'enlève rien à son talent  pour être, moi aussi, agacé par certains mots, certaines expressions, certaines tournures de phrases (d'ailleurs, ce n'est pas « moi aussi », mais plutôt « comme tout le monde » qu'il vaudrait mieux dire).
Alors, je vais faire mon petit Périnel ou même mon petit Daninos  et je vais m'en prendre modestement à quelques mots et expressions de rien du tout qui m'ont toujours hérissé le poil.
Voici une liste, évidemment non exhaustive,  de ces mots et de ces expressions:

   
               
    ADN - Avouer - Bottes (droit dans ses...) - Boucliers (lever de...) - Boussole - Changer de Braquet - Changer de Logiciel Changer de Paradigme - Changer de Pied - Chevet - Centre (Remettre l'église au...)Claque (prendre une...) - Choc (être sous le...) - Combattant (parcours du...) - Corde (tenir la) - Couac - Cuisant - Décrypter - Désert (traversée du...) - Déferlante - Dévoiler - Enfers (descente aux...) - Flambée - Fouet (de plein...) - Galérer - Grain (à moudre) - Lait (sur le feu)Ligne rougeMenace (faire planer la...) - Millefeuille - Mur (droit dans le...) - Ou pas - ​​​​​​​Plafond (de verre)Poudre (traînée de...) - Promesse - Raquette (trou dans la) - Récréation (fin de la...) - Recadrer - Reconnaître - Revers (de la main)Route (bord de la...) - Sauce (fond de...) - Shaker - SpectreSujet (pas de...) - Spectre - Sulfureux - Tacler - Tasse - Totem - Tsunami - Valse (hésitation) - Vis (tour de...) - Ventre (boule au...) - Volée (de bois vert)    

 

 
ADN

Ça fait déjà un moment que les hommes et les femmes, les associations, les institutions, les entreprises, les sportifs et leurs équipes, les artistes, les hommes politiques et leurs partis, bref, à peu près tout le monde, à titre individuel ou bien en groupes, en ligues, en processions, ne jurent plus que par leurs ADN respectifs, comme on jure sur la tête de son père ou de sa mère, ce qui est bien le cas, vu que l’ADN, l’Acide Désoxyribo Nucléique du noyau des cellules vivantes, constituant essentiel des chromosomes et, portant les caractères génétiques, est carrément le support de l'hérédité. Rien que ça.
S’il est évident que nous avons tous un ADN, ce qui compte surtout, c'est ce qu'il y a dedans, quoique ce soit, le goût du risque, l'amour de l'argent, le jeu, le sexe, la politique, le rap, la paresse, la lutte des classes, la gastronomie, le sport...
Il faut pouvoir dire: «C'est dans mon ADN» et s’entendre dire : «C'est dans son ADN.»
Dans les temps anciens, on disait plutôt : «Il a ça dans le sang» ou, puisqu'il s'agit aussi d'hérédité, «bon sang ne saurait mentir.» On a pu dire également:  «C'est dans ses gènes.»
Mais il faut bien parler avec son temps, et l’époque est à la recherche et à l’affirmation de nos identités, que ce soit en tant qu’individus ou en tant que groupes, et qu’est-ce qui, mieux que l’ADN peut marquer cette identité, dans le moment présent comme dans notre histoire et dans notre avenir, nous faire connaître et reconnaître, même à notre corps défendant. Si on peut se brûler les doigts pour en effacer ses empreintes digitales, on n’a pas encore trouvé le moyen de se débarrasser de son ADN.

Avouer

Voir Reconnaître.

Bottes (rester droit dans ses ...)
Un âne chargé de reliques (BNF)

Alain Juppé n'a bien entendu pas inventé la formule quand, alors premier ministre, il a déclaré en 1995 qu'il restait droit dans ses bottes (on l’accusait de ne payer qu’un loyer de complaisance pour son appartement de 180 m2). Elle est cependant restée presque légendairement attachée non seulement à sa personne mais presque à la fonction, comme si depuis, on attendait de tout Premier Ministre nouvellement nommé qu’il chausse  des bottes (peut-être pas de sept lieues, mais presque) à seule fin de pouvoir déclarer qu’il se tient droit dedans.
Le mari de ma concierge, qui portait plus volontiers des pantoufles que des bottes, disait plutôt : «J’ai ma conscience pour moi,» ce qui revient à peu près au même.
De toute façon, il vaut mieux être droit dans ses bottes que tordu dans ses pantoufles, même si, comme le disait Pef, «les tordus ont tous les droits.»

Boucliers (levée de ...)

L’expression vient semble-t-il des soldats romains du temps de Jules César, Néron, Caligula et Dieu sait qui encore, qui avaient l’habitude de lever leurs boucliers en l’air pour montrer qu’ils n’étaient pas d’accord avec ce qu’on leur demandait de faire, un peu comme si c’était un tollé, un tollé général même (même si un tollé, c’est forcément général, puisqu’on ne peut que difficilement faire un tollé à soi tout seul) – comme quand les Juifs demandèrent à Ponce Pilate de crucifier Jésus en criant: «Tolle! Tolle! Crucifige eum» (ce qui fut une des premières manifestations de ce qu'on appelle aujourd'hui la «cancel culture», vu que c'est ça que ça signifie, tolle : supprimer). Si ça se trouve, c’était seulement parce qu’ils n’avaient pas boucliers, vu que c'était les romains qui avaient des boucliers. Mais bon, au jour d'aujourd'hui non plus, en général, les gens ne se baladent pas souvent avec des boucliers. Les boucliers, ils sont plutôt réservés aux forces de l'ordre, et elles ne s'en servent pas pour dire qu'elles ne sont pas d'accord mais pour se protéger des trucs et des machins qu'on leur balance dessus. Bref, du coup, on se contente de faire semblant. On lève le poing – on le brandit, pour causer comme il faut –, en faisant comme si on tenait un bouclier à bout de bras. C'est aussi bien comme ça. En effet, si, à l'occasion d'une de leurs levées de boucliers, tous les députés en avaient pour de bon chacun un à la main, ça ferait un sacré tohu-bohu, comme quand les soldats romains faisaient la tortue pour donner l'assaut. Ils étaient fous, ces romains.
Il arrive que les commentateurs parlent aussi de «bronca». Mais là, ça nous entraîne encore ailleurs. Ils sont fous ces espagnols.

Boussole

C'est Emmanuel Macron qui a tiré le premier, le 14 ou le 15 février 2023, à propos des oppositions qui, dans le cadre des débats parlementaires sur la réforme des retraites, avaient selon lui, perdu les leurs.
L'expression a été reprise ce matin même* par Aurore Berger, sur France Inter, dans le même cadre.
Reste à voir si la mayonnaise va prendre.

* Le 16 du même mois.
 

 

Bronca

Voir Boucliers (levée de ...).

Camouflet

Voir Claque.

Centre (remettre le/la … au… de)

Tout semble venir d’une expression d’origine apparemment Suisse et sans doute ancienne puisqu’elle figure en bonne place sur un site consacré aux «expressions délicieusement surannées» (https://www.mots-surannes.fr) : Garder (ou remettre) l’église au centre du village.
La formule a retrouvé (au moins dans mon souvenir) un de ses premiers regains de gloire en 1989, en inspirant la loi d'orientation de l'Éducation nationale (loi Jospin) qui se donnait pour ambition de «mettre l'élève au centre du système éducatif,» ou «au centre des apprentissages*,» ni plus, ni moins, comme si, avec le temps, il en avait été écarté, voire exclu, comme si, depuis des décennies, les enseignants pensaient à tout sauf à lui, le traitaient par-dessous la jambe, le laissaient «au bord de la route» mais bref.
Depuis, quel que soit le domaine, il y a toujours quelque chose à remettre au centre de quelque chose, l'usager au centre du service public, le consommateur au centre de la distribution, la balle au centre du terrain, «la nature au centre de nos vies» (France Inter, Carnets de Campagne, 26 janvier 2023 ), «le logement au cœur de la vie économique,» le téléspectateur au centre des ???? (France Inter, 14 février 2023), le patient au centre de la prise en charge (France Inter, le 4 janvier 2024) ou du parcours de soins, «la personnalité de l’humain au centre de la chorégraphie», pourquoi pas le Gilet Jaune au centre du rond-point, que sais-je. Le 24 mars 2024, sur France Inter, le président du conseil scientifique de l’Education nationale, Stanislas Dehaene, a réussi le tour de force de placer, en moins de cinq minutes, l’enseignant au cœur du dispositif, l’élève au cœur des apprentissage et l’enfant au cœur de choses. Le 11 avril 2024, Simon le Baron, interviewant l’écrivain Alain Damasio au sujet des nouvelles technologies, a évoqué la nécessité de remettre l’humain «au centre de tout ça…»
Martin Hirsch, le 30 mai 2022, a improvisé cette variante  farfelue au cours du Grand Entretien de France Inter : «Remettons les chiffres au milieu du village.»
La formule a l’avantage d'être une sorte de métaphore derrière laquelle on peut mettre absolument tout ce qu'on veut. Si l'on en croit les nombreux sites qui la mentionnent, son sens varie sensiblement. suivant les endroits où elle est employée. Mais grosso modo, elle équivaut généralement à des expressions telle que «garder la tête froide,» «savoir raison garder,»  «ne pas mettre ltaa charrue avant les bœufs,»  «remettre les pendules à l’heure**,» ou «mettre les points sur les i.»
Quand on pense que tout clocher qui se respecte a son cadran d'horloge et, depuis Alfred de Musset, n'attend plus que la lune au-dessus de son coq pour ressembler à un i, tout cela fait un sacré gloubi boulga.
Tiens, j'aime encore mieux les « villages sans églises » d'Apollinaire.

* Comme une sorte de retour aux sources, on a récemment entendu parler de «remettre l'école au milieu du village...»

** Quelqu’un a même récemment déclaré sur France Inter : «Remettons les pendules à l’heure, et pas la charrue avant les bœufs.»

 

 

 


Changer de Braquet

Decorte changeant de braquet - Tour de France 1918 (BNF)

Quand on demande à Gougueule d’aller chercher les sites qui causent « changement, » il en ramène 149 000 000. Et quand on lui précise «changement de pied,» en même pas une seconde,  il n'en trouve que 101000, alors qu'il en trouve 85 900 000 pour le «changement de pied,» c’est-à-dire plus de la moitié !
Changer de braquet, tous les vélocipédistes vous le diront, c'est faire varier le rapport entre le nombre de dents du pignon du dérailleur et le nombre de dents du plateau du pédalier. Ça n’a rien de compliqué. Avec un plateau qui a beaucoup de dents et un pignon qui n’en a pas beaucoup, on parcourt une plus grande distance en un seul tour de pédalier, mais, ne cherchons pas à le nier, on en attrape de sacrées suées. Quand c’est le pignon qui a plein de dents et le plateau qui n’en a presque pas, les mollets ne trinquent peut-être pas, mais on n’avance pas. On a même l'impression de pédaler dans le vide. On pédale à toute vitesse, mais ça ne sert presque à rien. Il y a même une formule pour calculer tout ça : b = pl / pi ou b est le braquet, pl est le nombre de dents du plateau et pi est le nombre de dents du pignon. Quand on a trouvé b (le braquet), on peut passer à la formule suivante: d = b × r, ou r est la circonférence de la roue et d la distance qu'on parcourt en un tour de roue. Par exemple, une supposition qu'on ait un plateau de 50 dents, un pignon de 10 dents et une roue de 2 mètres de circonférence, on aurait:

b = 50 / 10, soit un braquet de 5.

d = 5 x 2, soit une distance de 10 mètres par tour de roue.

Ce qui, en inversant le pignon et le plateau, donnerait:

d = (10 / 50) x 2, soit 40 centimètres.

Ou encore mieux, avec un plateau encore plus petit et un pignon encore plus gros :

d  = (4 / 1000) × 2, soit 8 centimètres.

On pourrait continuer comme ça jusqu'à la gauche, mais que les hommes politiques se rassurent, je doute qu'on puisse arriver à faire machine arrière rien qu'en changeant de braquet.
 

Changer de Logiciel

Je dispose d’un excellent dictionnaire Robert en six volumes daté de 1959. Le mot «logiciel» n’y figure pas.
Son voisin dans ma bibliothèque est un Dictionnaire de la Langue Française Hachette publié en 1988. Le mot «logiciel» y est défini, en tant que sous-article de l’article «Logique,» comme «l’ensemble des règles et des programmes relatifs au fonctionnement d’un ordinateur, par opposition à matériel. Il est en outre noté que le mot est «officiellement recommandé pour remplacer software
D’après Wikipédia, un logiciel est un ensemble de séquences d’instructions interprétables par une machine et d’un jeu de données nécessaires à ces opérations. Le logiciel détermine donc les tâches qui peuvent être effectuées par la machine, ordonne son fonctionnement et lui procure ainsi son utilité.
Le dictionnaire Larousse en ligne reprend cette définition dans un premier sous-article qui inclut la documentation y afférente et précise qu’il s’agit de faire fonctionner un «ensemble de traitement des données.»
Un second sous-article en défini le sens figuré, «souvent péjoratif,» comme une  «manière de raisonner propre à quelqu’un, à un groupe, généralement considérée comme figée, rigide» et donne cet exemple : «Face au chômage, il faudrait changer de logiciel.»
C’est bien entendu ce dernier sens qui nous intéresse ici.
Nous nous bornerons à deux remarques :
Les commentateurs qui recommandent à nos décideurs de changer de logiciel ne précisent que rarement quelles procédures, quels algorithmes il faudrait changer, et dans quel sens, pour arriver au but.
En second lieu, ils font tout aussi rarement référence au «hardware,» nommé ci-dessus «matériel.» Serait-il toujours vrai que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes ?
N.B. Le 5 janvier 2023 Fabienne Sintès, sur France Inter, a même parlé, à propos de notre «culture du vin,» de «bouleverser notre logiciel*.»

* Voir l’item Renverser la table.
 

Changer de Paradigme

Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais vraiment pu me mettre dans la tête ce qu’était un paradigme.
Le mot vient du latin paradigma (paradeigma en grec), qui signifie exemple. Mais on ne peut s’empêcher de se dire que ce serait trop facile.
Mon Robert de 1959 se limite à son sens dans le domaine de la conjugaison, mon dictionnaire Hachette de 1988 y ajoute celui de la linguistique. Mais aucune de leurs définitions ne semble satisfaisante au regard de ce que les donneurs de leçons de tous ordres semblent sous-entendre lorsqu’ils parlent de «changer de paradigme. »
Le mot semble en effet plutôt polysémique et n’a pas la même signification dans la bouche du grammairien, du linguiste, du sociologue, ou du chercheur en épistémologie... Son acception la plus récente se situe dans le domaine du coaching et nous vient tout droit des USA, acception selon laquelle il s’agit d’une représentation du monde, d’une manière de voir les choses.
Notons que mon Robert renvoie aux articles exemple et modèle.
Je reconnais qu’il est terriblement ringard, et qu’on aurait l’air de sacrément retarder en se contentant de changer de modèle. «Changer de paradigme,» ça vous a quand même une autre allure!

 

Changer de Pied

 

Claude Monet - Jean sur son cheval à bascule -1872

Le changement de pied, ça se pratique à cheval. Si j'ai bien compris, c'est quand le canasson va au galop et qu'on lui demande en quelque sorte d'aller «au galop du galop,» une sorte de méta-galop, ou un galop à la puissance 2. Même si ce n’est pas tout à fait ça, ce qu'il faut savoir, quand on parle d'un responsable politique qui «change de pied,» c'est qu'un cheval a un galop du pied droit et un galop du pied gauche. Nul besoin d’en dire davantage.
Le bourrin, lui, il passe du galop sur un pied au galop sur l'autre pied.
C’est affreusement compliqué. Il faut avoir fait au moins Sciences Po ou Polytechnique pour comprendre comment ça marche, un changement de pied.
Voilà un exemple :

Au galop à droite, doublez dans la largeur, poussez légèrement les épaules vers la droite avec l'ébauche d'une cession à la jambe gauche, attendez que le cheval cède à gauche, changez de pied et marchez bien droit en maintenant le contact à droite avant de tourner à gauche.

Mais le plus important, je l’ai trouvé sur le site de Pamfou Dressage :

L’apprentissage de ce mouvement est propre à chaque cheval et il y a autant de méthodes que de cavaliers.

Chevet

En cas de catastrophe naturelle, d’inondation, de gel destructeur de récoltes, de pluies dévastatrices, de canicule, de sécheresse, le ministre concerné ne va jamais simplement «voir» les personnes concernées. Il se rend «à leur chevet.»
Ça vous prend tout de suite un petit air familial tout à fait cosy. On imagine bien la chambre à coucher avec son lourd lit de bois massif recouvert d‘un édredon bien pansu, le crucifix orné de buis suspendu au-dessus, la table de nuit (de chevet) avec son troupeau de boîtes de remèdes groupés autour du pied de la lampe (de chevet) sous l’abat-jour à pendeloques.

Claque (prendre une ...)

Les expressions ne manquent pas pour livrer à la vindicte publique le malheureux responsable politique qui a subi un affront, une humiliation, un revers, qui s’est fait recadrer, rappeler à l’ordre, tacler, à qui un adversaire (ou même un collègue) a opposé un démenti formel et sans appel, qui s’est fait remettre plus ou moins gentiment à sa place ou remonter les bretelles (de préférence en public), qui  vient de prendre une veste aux élections, qui s’est fait bouler, mais le fin du fin, c'est de dire qu'il a pris une « claque». Évidemment, le mot «camouflet» n'a pas disparu du dictionnaire ni même, loin s’en faut, du vocabulaire des commentateurs. Mais, tout comme le mot « soufflet», il a pris un coup de vieux. Disons-le franchement, les deux termes sont aussi ringards l’un que l’autre. Ils ont beau rimer aussi richement que possible, ils ne sont plus guère employés que sur un mode plutôt littéraire. Mais le chroniqueur qui transmet l'information dans le poste n'a que faire de la littérature. Il veut faire jubiler ses auditeurs et jubiler lui-même. Ce qu’il lui faut, c'est du concret, du solide, du terre à terre. C'est pourquoi il préfère la claque, qui, elle, sonne bien mieux, presque comme une allitération. Pas la gifle, ni la baffe, la mornifle ou la torgnole, la calotte ou la taloche, mais bien la simple claque qui, justement, claque dans son micro comme s'il venait lui-même de la «retourner» à son malheureux récipiendaire. Et puis, un camouflet ou un soufflet, dans le temps, c'était vexant, mais ça évoquait plutôt quelque chose qui touchait à l'honneur et qui pouvait toujours se régler «entre hommes», au besoin le fleuret ou le pistolet à la main (oui, je sais, on a vu aussi des dames se battre en duel). Le soufflet et le camouflet faisaient en quelque sorte partie du protocole, voire d’un certain décorum. C’étaient des défis qu'il suffisait d'avoir le courage de relever pour être, qu'elle que fût l’issue de la rencontre, lavé de tout déshonneur. La claque, elle, même au sens figuré (si l'on peut dire) ne pardonne pas et n’autorise aucune rédemption. Elle vous met plus bas que terre, vous fait rentrer dans vos petits souliers sans espoir d'en ressortir. Elle vous ravale au rang du sale gosse, pire, du morveux – hou les cornes!
 

Choc (être sous le ...)

Y a-t-il une différence entre être sous le choc et être dans cet état de choc qui, faisant suite à un traumatisme physique, émotionnel ou psychique, se manifeste par des symptômes tels que la faiblesse, des difficultés respiratoires, une baisse du niveau de conscience... etc.
Le fait est que l'expression est elle aussi terriblement galvaudée, utilisée à tort en à travers, à propos de tout et de n'importe quoi.
On peut être sous le choc tout seul dans son coin ou au milieu de toute une foule, voir même de toute une population. Entre les deux extrêmes, tout est permis.

Combattant (parcours du ...)

Le parcours du combattant est une succession d’obstacles qu’un soldat à l’entraînement doit parcourir le plus vite possible. Il a été mis au point en 1915 par un certain George Hébert.
Reste que l’expression est utilisée à toutes les sauces dès lors qu’il s’agit, notamment pour un « usager » d’aller d’un service à un autre, d’effectuer des démarches, etc.
Son utilisation est indissociable de l’image négative que l’usager moyen a généralement de l’administration, et que la littérature a abondamment illustrée, du Joseph K. du Procès de Franz Kafka au malheureux conservateur du musée de Bourg-en-Bresse qui, dans Les Ronds-de-cuir de Georges Courteline, erre lamentablement dans les couloirs labyrinthiques du Ministère des Dons et Legs.
À l’origine le parcours du combattant avait été mis en place dans le cadre de la méthode naturelle d’éducation physique de Georges Hébert, donc dans un but plutôt positif.
Mais de nos jours, l’idée générale est que tous les pièges, toutes les embûches, tous les obstacles qui jalonnent un parcours, quel qu’il soit, ont délibérément été mis en place dans le seul but d’emm… le monde, et que chacune des personnes, chacun des employés, chacun des agents, du plus humble gratte-papier au plus haut responsable, fait partie d’une armée parfaitement hiérarchisée dont tous les membres partagent le même souci d’élaborer et de mettre en œuvre la stratégie qui permettra d’atteindre cet objectif, ainsi que l’intense jubilation que leur procure les hésitations des usagers, leurs faux pas, leurs allées et venues, leurs déconvenues, 

Couac
Wolinsky 1966 (BNF)

Au fond, le commentateur n'est à l'affût que du faux pas, des pinceaux qui s’emmêlent ou qui se prennent dans le tapis, du cafouillage, bref, du canard, du couac tonitruant qui, parfois venu du recoin le plus sombre et le plus discret de la fosse d'orchestre, va résonner interminablement sous le plafond de la salle, des fauteuils d’orchestre au poulailler, d’une loge à l’autre, s'amplifiant à chaque rebond pour finir par s'éteindre, remplacé si ça se trouve par un autre, par s'éteindre partout, sauf dans la mémoire du pauvre auteur de la fausse note où son écho roulera jusqu'à son dernier souffle.

Corde (tenir la ...)

Expression assez rarement utilisée. Il s’agit, dans le langage sportif, de rester le plus près possible du bord intérieur de la piste, sans doute pour parcourir la plus faible distance possible. Quand quelque chose ne tient pas la corde, c’est que ne c’est vraiment pas la peine de s’y attarder.

Cuisant

L’épithète ne saurait être associé qu’à un échec. Quel que soit le projet, s’il tombe à l’eau, l’échec est toujours « cuisant.» C’est-à-dire qu'il fait mal, qu'il provoque une douleur intense, une humiliation, une honte, qu’il vexe, qu’il fait rougir…

 
 
Décrypter

Quand le président va causer dans le poste, les journalistes nous préviennent pour qu'on soye prêts à l'écouter juste après qu'ils aient joué la Marseillaise. Ils nous préviennent aussi que quand il aura fini de causer, le président, y a un tas de gens qui vont venir pour «décrypter» tout ca qu'il aura dit, le président. «Décrypter», c'est comme ça qu'ils disent. Ça veut dire qu'ils vont nous expliquer quoi ça veut dire, tout ça qu'il aura dit, le président, vu qu'il est très intelligent, qu'il est allé dans les écoles, et tout ça, et que forcément, nous, on comprend pas tout qu'est-ce qu’il dit, et il faut qu'on nous explique avec des phrases qu'ont pas trop de mots, et des mots qu'ont pas trop de syllabes.
À ce qu'il parait que décrypter, ça veut dire aussi déchiffrer un message secret, comme ils font, les espions, quand ils écrivent des trucs que personne y comprend rien parce que tout est mélangé ou qu'on a mis des fausses lettres à la place des vraies, des trucs comme ça. Ça s’appelle un code. C’est pour ça aussi qu’à la place de décrypter, on pourrait dire décoder. Heureusement, les gens qui viennent causer dans le poste après le président, ils sont aussi très intelligents et ils sont allés dans les écoles et tout ça. Ça fait qu'ils connaissent tous les codes et peuvent nous expliquer ce qu'il a dit, le président, ou ce qu'il a voulu dire, ou même, des fois ce qu'il a dit sans le dire ou ce qu'il a pas dit tout en faisant semblant de le dire, enfin, tout un tas de micmacs qu'on serait pas capable de démêler tout seul, tellement qu’on est tous bêtes à manger du foin.

Déferlante

Voir Flambée.
 

Désert (traversée du...)

Voir Enfers (descente aux ...).

Dévoiler

Un journaliste digne de ce nom ne saurait se contenter de raconter, narrer, rapporter, rendre compte, ces termes-là sont bien trop neutres. Il doit répandre et faire courir le bruit ailleurs que dans les couloirs. N'étant pas soumis au secret de la confidence, son devoir est, tout au contraire, de révéler, rendre public, divulguer, tout en se gardant bien de citer ses sources, et surtout – à plus forte raison s’il veut donner à penser que celles-ci sourdent du fond de quelque insondable puits où la vérité se tapirait, affublée d'oripeaux mensongers – dévoiler.
Peu importe que la chose soit ou non tenue secrète, il doit faire comme si elle l'était. Même si le fait de figurer dans le journal fait foi de sa véracité, celle-ci est confortée par le fait qu'on l'arrache au secret, qu'on la déclare au grand jour, à son de trompe, à grands renforts de cris, qu'on décille les yeux du public, qu'on lui montre l'envers du décor, le dessous des cartes, l'anguille sous la roche, etc.
En tant que vérité – que vérité vraie – elle se doit d'être nue en sortant des profondeurs desquelles il se fait fort de l’extirper, même si elle ne demanderait pas mieux que de sortir de son propre chef, par ses propres moyens et sans que, créature de rêve ou de cauchemar, elle n'ait besoin de susurrer «déshabillez-moi» à qui que ce soit pour se montrer, comme on dit, dans son plus simple appareil.
Mais peu importe. Le journaliste doit laisser entendre qu'il l'a remontée du fond de sa cachette au péril de sa propre vie et l’a de ses propres mains débarrassée des fallacieux oripeaux sous lesquels «on» l'avait cachée, déguisée, masquée, camouflée, soustraite aux yeux du monde, de tous ceux à qui on cache tout, à qui on ne dit rien.

Galérer

Si le verbe «galérer» ne date que des années soixante-dix, le concept est immémorial. Pour moi, il est indissociable de cette scène de Ben Hur où l'on voit un galérien s'amputer de son pied en se servant de l'anneau de fer qui lui entoure la cheville comme d'un instrument chirurgical de fortune.
Loin de cette effroyable image et bien qu'elle soit utilisée dans de multiples occasions, la galère se contente souvent, de nos jours, de décrire la situation des usagers de la SNCF qui, confrontés à une grève, en bavent des ronds de chapeau.
 

Grain (à moudre ...)

Pour le commentateur — à part le bon qu'il importe de séparer de l'ivraie — il n'est de grain que celui qui est à moudre, c'est à dire qui apporte de quoi alimenter la causette ou le papotage, la conversation ou le bavardage, le débat ou la polémique, étant entendu que tout ce qui peut apporter de l’eau au moulin de chacun est bienvenu.
Une fois le grain moulu, veiller quand même à ne pas trop se faire rouler dans la farine.

Enfers (descente aux ...)

Les Évangiles nous enseignent que Jésus, pendant les deux jours où il est resté dans son tombeau avant de ressusciter d'entre les morts après avoir souffert sous Ponce Pilate et été crucifié, serait descendu aux Enfers. Auparavant, il serait resté quarante jours et quarante nuits dans le désert sans boire ni manger, en proie aux pires tentations.
On ne compte plus aujourd'hui ceux qui suivent son exemple, pour des raisons parfois dramatiques, parfois futiles.
La «descente aux Enfers» et la «traversée du désert» sont à rapprocher du « parcours du combattant

 

Flambée (de colère, de haine, de violence, des prix …)

On est loin de l'atmosphère paisible et plutôt cosy qu'évoque l'idée d'une « bonne flambée.» Là, il est plutôt question de quelque chose d'intempestif, de brutal, d'une «montée» aussi violente qu'inattendue.
Dans les cas extrêmes, changeant du même coup de registre, la flambée peut devenir une déferlante, voire un tsunami.

Fouet (de plein ...)

D’après le site Expressio.fr, cette expression « vient du milieu militaire où, à l'origine, elle voulait dire «horizontalement» en parlant d'un tir direct visant un objectif visible.»
Selon Alain Rey et Sophie Chanteau, le mot «plein» est ici une déformation en quelque sorte homonymique du mot «plain» dans son sens de « directement», « sans obstacle » (comme dans «plain-pied»).
Mais peu importe. Ce qui compte ici, c'est que quand on «prend» quelque chose, quand on est atteint, heurté, touché par quelque chose, quoi que ce soit, au propre comme au figuré, du mauvais coup à la mauvaise nouvelle (ce ne peut être évidemment que par quelque chose de mauvais, de néfaste, une maladie, un plan social, quelque chose qui fait mal, qui blesse – on ne saurait, par exemple, être touché de plein fouet par la grâce ou, sauf par une sorte d'hyperbole poétique, par le coup de foudre), c’est toujours de «plein fouet», directement, brutalement, violemment, de face, dans les dents, en pleine poire, quoi. Après quoi, eh bien, on est «sous le choc».

 
 

Lait (sur le feu)

Du temps que je passais mes vacances dans le village du Doubs où habitaient mes grands-parents, on m’envoyait tous les soirs au lait. La laiterie était tenue par un nommé Pirat et sa femme. Mon bidon à lait bringuebalant au bout du bras, je descendais la rue mal empierrée en sautant à cloche-pied par-dessus les bouses de vache. Il y en avait pas mal de fraîches, vu que les vaches, descendues des pâtures une heure ou deux plus tôt, avaient regagné leur étable, tout en bas du village. Je les avais regardées passer devant la maison, assis sur une grosse pierre parallélépipédique que je m’étais quasiment appropriée, suivies par la vachère dont j’essayais de ne pas regarder les jambes étrangement nues et dont le martèlement des galoches sur les pierres du chemin se mêlait au bruit des coups de triques qu’elle assénait sur les croupes craquelées de bouse séchée de ses bêtes. C’était elle également qui, les bêtes traites, remontait jusqu’à la laiterie, les deux bras comme écartelés par les deux lourds bidons débordant d’un lait jaunâtre et moussu dont elle emplissait une grande bassine dans laquelle madame Pirat puisait à l’aide d’une mesure d’étain pour emplir les bidons de ses clients. Il régnait dans cette sombre boutique aux murs gris une aigre odeur de lait fermenté qui vous prenait à la gorge.
À la maison, il fallait faire bouillir le lait afin d’éviter qu’il ne tournât, surtout par les grandes chaleurs de l’été. Ma grand-mère mettait sur le gaz une casserole en tôle émaillée jaune dans laquelle elle vidait le bidon, après avoir posé sur le fond un petit disque de verre ou de faïence blanche au rebord pourvu d’une ou deux encoches qui, lorsque le lait commençait à bouillir, s’agitait bruyamment en qu’en se soulevant et en cognant contre le fond de la casserole, il empêchait le lait de monter, ou avertissait au moins qu’il était temps de la retirer du feu.
Si ma mère, qui allait chercher son lait à la crémerie en bouteilles à larges goulots, utilisait elle aussi cet ustensile dont je ne savais pas alors qu’il s’appelait « anti-monte-lait » (tape-lait chez les Suisses) et qu’il avait été inventé
en 1921 par un certain I. F. Ivankovitser, qui en déposa le brevet en 1929. Je n’ai pas perpétué la tradition. Il n’est pas plus besoin de faire bouillir le lait UHT qu’on ne va le chercher dans un bidon à lait, puisqu’on qu’on l’achète par packs six bouteilles.
Mais, bien que personne ne fasse plus bouillir son lait, une expression a survécu : surveiller comme le lait sur le feu.
Elle est toujours ici et là employée par les journalistes, quand il s’agit par exemple de parler de la manière dont les pouvoirs publics ou les autorités sont attentifs, par exemple, aux mouvements sociaux qui menacent ou aux fluctuations de la bourse.
Comme il a forcément des nostalgiques et que l’on trouve de tout sur Internet, on peut y acquérir d’excellents anti-monte-lait pour des sommes variant de cinq à dix euros. Aux dernières nouvelles, il n’en restait plus que dix exemplaires sur Amazon.

Ligne rouge

Les origines de l'expression sont d'autant plus confuses et incertaines qu'elle semble trés ancienne. Certains la font même remonter à la Rome antique. Allez donc voir sur Internet si vous voulez en savoir davantage. Toujours est-il qu'elle dit bien ce qu'elle veut dire. Et comme, c'est bien connu, un dessin vaut mieux qu'un long discours, le dessinateur Kak me pardonnera de reproduire celui qu’il a publié dans L’Opinion du 31 décembre 2024 :


 

Menace (faire planer la ...)

Quand les syndicats envisagent de «bloquer le pays*,» ils en font avec art «planer (ou peser) la menace.» Ils n’en menacent jamais directement le peuple en ces termes, non, ils restent dans l'éventuel, le possible, l'hypothétique, l’encore virtuel état insurrectionnel qui se trouve là, au-dessus de nos têtes, comme un ciel lourd de nuages prêts à nous tomber sur le râble à nous autres, pauvres gaulois qui n'avons jamais eu peur que d'une seule chose en ce monde.

* Bien que ce ne soit évidemment jamais eux mais l'obstination, voire la mauvaise volonté et même la malveillance des patrons et du gouvernement, qui en sont la cause.

Millefeuille

Ce mot est assez nouveau dans son acception figurée, laquelle désigne un empilement quasi-labyrinthique de dispositifs, de mesures administratives, de découpages territoriaux, de décisions, de lois et de règlements qui se sont accumulées en couches plus ou moins sédimentaires au fil du temps et dans lequel un chat ne retrouverait pas ses petits. Quelque chose d'assez proche de la pyramide inversée de Peter posée cul par-dessus tête en équilibre précaire sur sa pointe et sur laquelle «plane la menace» de l'écroulement à mesure que sa base, au-dessus d'elle, n'en finit pas de s'élargir.
Encore un truc qui transforme quelque chose d'agréable en abomination. Cela dit, il est notoirement impossible de couper un véritable Millefeuille sans le voir s'émietter et se répandre en mille morceaux, au point qu’on peut trouver sur Internet des «tutos» qui nous enseignent comment faire. Mais il n'en existe aucun qui nous enseignent comment se dépêtrer d'un millefeuille administratif ou législatif.
 

Mur (aller droit dans le …)

L'expression vient du milieu de la course automobile. Il est en effet bien connu qu'un pilote digne de ce nom n'a de cesse que d'envoyer son bolide «droit dans le mur,» autant que possible avec un bandeau sur les yeux, pareil aux hommes politiques qui, alors même qu'ils y vont, qu'ils y courent, qu'il y volent, s'obstinent, s'acharnent, en rajoutent, même, sachant très bien qu'au fond, le crash est plutôt rare.
 


 

Ou pas

Bien sûr, il s’agit le plus souvent d’une sorte d’anodine et inoffensive ponctuation de la phrase, d’un tic de langage, comme ceux que certains profs cultivent pour retenir l’attention de leurs élèves qui en guettent et en comptent soigneusement les apparitions.
Mais cela peut aussi relever de l’injonction la plus enragée, du genre «Oui ou non ?» ou, pire encore, «Oui ou m… !»
L’expression a d’ailleurs été plusieurs fois décortiquée, notamment par un certain Alexandre des Isnards, ici.
Mais ce que l’analyse de M. des Isnards n’aborde pas, et ce qui m’agace, moi, c’est que ces deux petits mots, posés là, juste avant le point d’interrogation, appellent en quelque sorte une réponse purement binaire, excluant aussi bien le «Oui mais» que le «Non mais», à l’inverse du Ni oui, ni non.
Quand on vous pose une question telle que «T’as pensé à prendre le pain, ou pas ?» ou bien «On va au ciné ce soir, ou pas ?», ça ne tire pas trop à conséquence… Mais quand on vous demande «Tu crois en Dieu, toi, ou pas ?», ou bien  «À votre avis, Macron, c’est un bon président, ou pas ?», c’est une autre paire de manches.
Il y a quelques temps, dans le poste, j’ai entendu une femme politique répondre à une question que lui posait un journaliste : «Oui, je sais qu’à X1, vous aimez les réponses binaires, mais désolée, je n’en ai pas…»
J’ai malheureusement oublié qui c’était, quand c’était, et si le journaliste avait (ou pas…) accroché ces deux maudits petits mots à la queue de sa question.
Ce que je veux dire, c’est que quand, au cours d’une interview, une question se termine par un «ou pas» du type injonctif, le malheureux interviewé risque fort de se sentir prisonnier d’un infernal double bind.

Voyons… Elle m’agace celle-là, avec son «ou pas». Je pourrais la prendre au pied de la lettre et me contenter de répondre simplement par oui ou par non. Je me demande quelle tête elle ferait… Si ça se trouve, elle me renverrait dans mes buts avec une remarque à la Cyrano, du genre « Ah non ! c’est un peu court, jeune homme ». C’est le genre de situation où un oui ou un non franc et massif – même assorti d’une brève explication de vote – ne suffit pas. D’un autre côté, si je me lance dans des explications à n’en plus finir après les avoir introduites par un truc aussi agaçant qu’un « Hum… C’est plus compliqué que ça »,  j’aurai l’air de tergiverser, de chercher moyen de moyenner, elle m’accuserait de noyer le poisson, de faire une réponse de normand, bref, de parler la langue de bois…

Du coup, il ne dit rien, le temps passe, l’intervieweuse a l’œil fixé sur l’horloge de son ordinateur, c’est tout juste si un petit gong ne va pas retentir, comme dans le Jeu des Mille Euros… Il n’avait droit qu’à une réponse ! Il ouvre la bouche… Trop tard…

  • Je note, dit l’intervieweuse, que vous ne répondez pas à la question, croyez-vous que les auditeurs apprécieront ? Ou pas ?


 

Plafond (de verre)

Ne désignant à l'origine (les années soixante dix) que les obstacles invisibles qui empêchent les femmes d'accéder aux postes de responsabilité dans les entreprises, les administrations et ailleurs, l'expression est aujourd’hui utilisée à des fins plus élargies, par exemple pour parler de ce qui peut interdire à Marine Le Pen d'arriver au pouvoir, bien qu'elle ne reconnaisse pas l'existence de ce plafond et se refuse sans doute la moindre ressemblance avec l’abeille contre la vitre de Gilbert Cesbron.
 

Plâtre (les pieds dans le ...)

Expression entendue une seule fois sur France Inter : «Emmanuel Macron a-t-il mis les pieds dans le plâtre ?» (Fabienne Sintès, le 17 avril 2023).
Est-ce un lapsus ? Voulait-elle dire qu’il avait mis les pieds dans le plat ?
Ou bien un simple calembour ?
J’ai connu un chat qui était tombé les quatre pattes dans une auge de plâtre. Il en était sorti, évidemment, mais le plâtre avait pris, tout aussi évidemment !
 

Poudre (traînée de ...)

L’expression est sans doute menacée d'extinction. Les nouvelles d'aujourd'hui se répandent surtout par les voies enchevêtrées des réseaux sociaux, où le fin du fin est qu’elles deviennent rapidement «virales».
Mais là n’est pas la question.
Qu’une rumeur, une nouvelle, une information devienne ou non virale sur internet, elle ne saurait toujours se répandre que «comme une trainée de poudre.» Parmi tous les gens qui usent et abusent de cette expression, on peut se demander combien ont réellement vu de leurs yeux vu une authentique trainée de poudre, sauf bien entendu au cinéma, particulièrement dans les films de pirates. À ce propos, si le web est assez chiche de descriptions ou d'images*, le site du magazine Ça m'intéresse nous propose cet intéressant article :

La destruction de la réserve de poudre noire est souvent un point d’orgue des films de pirates et des westerns. La technique utilisée par le saboteur pour retarder l’explosion et s’en sortir vivant est simple : il prend un petit tonneau de poudre, en retire le bouchon et fait couler doucement la poudre par l’orifice tout en se déplaçant de façon à former une traînée épaisse. Quand la traînée partant de l’empilement de tonneaux à détruire semble assez longue, il y met le feu. Dans les films, la poudre brûle alors à la vitesse d’une dizaine de centimètres à la seconde, laissant le temps au saboteur de s’enfuir. En réalité, il n’aurait que très peu de chance de survivre, car la poudre noire brûle extrêmement vite. Une traînée de poudre d’une dizaine de mètres se consume ainsi en deux ou trois secondes seulement. S’il ne peut étaler la poudre sur une centaine de mètres au moins, le saboteur n’aura pas le temps de s’éloigner suffisamment pour échapper à l’explosion du dépôt.

Par l'équipe Ça m'intéresse

* Il faut dire que les recherches sont parasitées par Patricia Carrewell, auteuse, entre autres, d’un bouquin intitulé en français Traînée de poudre («Dust» en anglais, c'est à dire «poudre» mais aussi poussière»). Notons aussi que parmi les films qui portent également ce titre, il y en a (au moins un) dont l'action se passe dans le milieu des narcotrafiquants. On voit tout de suite le clin d'œil. C’est peut-être pour faire planer le public ou le «mettre en l’air» que certaines nouvelles se répandent comme des traînées de poudre, ou parce qu’il y a un pétard au bout de la traînée…

Promesse

 
 

Toute annonce faite par un dirigeant politique, quelles que soient les précautions oratoires dont il puisse enrober ses propos pour ne pas trop en dire tout en se montrant suffisamment constructif, est immédiatement traduite par les commentateurs en « promesse ».
C'est en effet indispensable si ces commentateurs veulent se garder la possibilité de dire, le cas échéant (et c'est bien rare que le cas n'échoie pas), qu'il ne l'a pas tenue.
 

Raquette

Dans le temps, on disait plutôt « passer entre les gouttes,» ou « entre les mailles du filet.» Pas du filet pour jouer au tennis, évidemment, mais le filet de pêche. La différence, c'est que quand un poisson passe entre les mailles du filet, c'est parce qu'il (le poisson) est trop petit – ou très malin. En tout cas, c’est pas la faute du filet. Le filet n'est pas en cause, et on ne saurait reprocher grand-chose à celui qui l'a fabriqué ou ravaudé, ou à celui qui l'a lancé.
Mais quand il y a des trous dans la raquette, c'est autre chose. Le responsable, le coupable même, c’est bien celui qui la tient. C’est bien lui qui a choisi son accessoire, qui n’a pas vu qu’il était percé, ou qui, s’il l’a vu, s’en sert quand même.
 

 
 

Recadrer

Se dit généralement quand un supérieur (par exemple un Chef de Gouvernement) rappelle à l’ordre un de ses subordonnés (par exemple un Ministre) qui est sorti du cadre fixé, s’est égaré hors de la ligne du parti pour ainsi dire, le remet sur les rails, le rappelle à ses devoirs, remet les pendules à l’heure, C’est aussi vexant pour le subordonné que pour son supérieur, à qui les médias ont vite fait de reprocher de manquer d’autorité, de se laisser déborder, exactement comme un professeur qui ne sait pas « tenir » ses élèves.

 

Reconnaître

L’homme politique est, par définition comme par nature, menteur et dissimulateur. C’est pourquoi, quand il s’exprime, il ne dit jamais simplement les choses. Il les révèle, il les dévoile*, il les reconnaît, ce qui est une façon à peine déguisée de dire qu’il les avoue. Ainsi, toute déclaration d’une personnalité politique, coupable par nature, ne peut-être qu’un aveu, voire une confession.

 

Récréation (siffler la fin de la ...)

Henriette Delain (186-1945) - Le Travail et la Récréation (BNF)

On reproche souvent aux dirigeants et aux dirigeantes politiques d'infantiliser les gens. Mais ce sont les commentateurs qui se servent de cette expression terriblement scolaire.

 

Reculade

Renverser la table

Une façon plus modeste et moins lyrique de dire «du passé faisons table rase.»
 

Rétropédalage

Le mot « rétropédalage » est souvent utilisé de préférence à « reculade » car il présente l’immense avantage d’être emprunté à un tout autre domaine que celui de la vie politique. Le terme est employé d'une manière plutôt péjorative, voir infâmante, pour désigner la pire extrémité à laquelle puisse en être réduit un homme (ou une femme) politique: se replier, battre honteusement en retraite, renoncer à une mesure ou à une décision, ou revenir dessus, faire davantage de concessions et céder sur plus de points qu'il (ou elle) ne l'eût souhaité dans une tractation ou une négociation syndicale... etc.
Dans la voix du commentateur, on entend distinctement le ricanement sarcastique et jubilatoire sans doute accompagné d'un petit coup de poing donné latéralement dans le vide (et toc !) qui ponctue son propos.
Mais qu'on ne se réjouisse pas trop vite. Contrairement à ce que le mot laisse entendre, le rétropédalage ne permet en aucune façon de revenir en arrière. À bicyclette, il ne permet que de freiner*, ou de se prendre un gadin.

* À condition d'avoir un vélo à pignon fixe. Rétropédaler avec une roue libre revient à pédaler dans le vide, et c'est peut-être encore pire!
 

Revers (de la main)

Il s’agit de se débarrasser de quelques chose en le « balayant du revers de la main, » du même geste dont on balaye des miettes sur la table, une chiure de mouche sur une vitre, une bestiole sur sa manche, ce qui réduit l’objet du coup de balai à un petit truc de rien du tout, une quantité négligeable indigne d’attention qu’on pourrait évacuer d’une simple pichenette si le geste de balayer du revers de la main ne se suffisait pas à lui-même, en se contentant de mimer la chose, sans que rien ne soit en réalité présent, que ce soit une personne, une idée...
Il n’y a d’ailleurs pas besoin de faire le moindre geste ni de prononcer le moindre mot, pas même un «pff…» (le descendant du très désuet «fi !»).
L’exemple le plus récent est celui d’Emmanuel Macron qui, selon les médias, aurait balayé d’un revers de la main la proposition de la gauche de nommer Lucie Castet sur poste de Premier Ministre. Le balayage a été d’autant plus symbolique que le nom de la candidate n’a même pas été prononcé. Ce sont les journalistes qui ont interprêté ce silence comme un balayage du revers de la main.

 

Route (bord de la ...)

S’il est un endroit particulièrement fréquenté, c'est bien celui-là. Pourtant, quels sont les politiques qui n'ont pas pour ambition de «ne laisser personne sur le bord de la route,» oublié, abandonné, délaissé?

 

 

 

Sauce (fond de ...)

L'expression n'est pas vraiment – ou pas encore – un cliché. À ce jour, je ne l'ai entendue qu'une seule fois, dans la bouche de Nathalie Saint-Crick qui, le 26 décembre 2021,sur France Inter, questionnait Jérôme Jaffré et Vincent Martigny à propos de Marine Le Pen pendant la campagne pour les élections présidentielles:
« Est-ce que vous pensez que ce sont les électeurs d'Éric Zemmour qui manifestement viennent un peu plus d'une droite CSP plus qui sont susceptibles d'aller vers Valérie Pécresse, plutôt que le fond de sauce de Marine le Pen qui est un électorat plus populaire? »
Même si, pour autant que je le sache, un fond de sauce, c'est plutôt fait avec des restes, des os, des carcasses, des arêtes et des têtes de poissons, quelque chose donc d'assez peu ragoûtant, il n'en reste pas moins qu'à en croire les grands chefs, il n'est pas de bonne sauce sans fond de sauce. D'ailleurs, à en croire Ducasse, les fonds de sauce sont obtenus grâce à un «phénomène de sublimation», c'est à dire le passage de l'état solide à l'état gazeux. S'agissant d'un électorat, on pourrait sans doute faire un tas d'astuces... Considérons plus modestement qui il s'agirait donc d'une sorte de base, un électorat en quelque sorte constitutif, auquel cas la notion de «fond de sauce» se rapprocherait ici de celle d'ADN (c’eût peut-être été lui faire trop d’honneur que de parler de son ADN).
Freud, quant à lui, propose cette définition de la sublimation: «La pulsion sexuelle met à la disposition du travail culturel des quantités de forces extraordinairement grandes et cela par suite de cette capacité spécialement marquée chez elle de pouvoir déplacer son but sans perdre pour l'essentiel de son intensité.»
Est-ce à dire que cet électorat a la capacité de déplacer son but (de Marine Le Pen à Valérie Pécresse) sans rien perdre de son intensité?
On peut difficilement s'empêcher de penser à un fonds de commerce, voire à un fonds de roulement.

Shaker

Il faut «tout remettre dans le shaker» (généralement après avoir «renversé la table»).  Ça dit assez bien ce que ça veut dire.
 

Spectre

THéâtre Robert Houdin - Affiche (BNF)

Est-ce parce qu’on ne croit plus guère aux fantômes? Toujours est-il que le mot spectre, qu’il plane ou qu’on le brandisse, a tendance à plus souvent désigner une menace qu’un revenant, et ceci depuis un bon moment, au point que certains dictionnaires, s’ils le mentionnent toujours en seconde position (sans parler de ses multiples sens scientifiques, physiques ou médicaux), ne le font même plus au sens figuré mais dans une acception plutôt littéraire qui, comme s’il avait acquis ses titres de noblesse est en passe de quasiment devenir son sens propre.

Bien qu’on n’en finira pas de compter les différentes sortes de spectres qui n’ont de cesse de mettre péril en la demeure, tous plus horrifiques les uns que les autres, en particulier, presque aussi hideux que celui de la guerre, celui de la dégratation de la note de la France, une ancienne édition du dictionnaire d’Émile Littré mentionne curieusement une citation mentionnant un énigmatique «spectre de la paix.»

Sujet (pas de ...)

Une sorte de traduction dans le jargon médiatiques du fameux «Circulez, y a rien à voir,» ou même du «J’veux pas l’savoir.»
 

Sulfureux

C’est peut-être parce qu’on ne croit plus guère aux flammes de l’enfer (sauf quand il s'agit d'y effectuer une descente), à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, que le mot est aujourd’hui si galvaudé.
C’est un peu comme si on avait la nostalgie du mal, de la géhenne, de la damnation, la nostalgie du péché, qu’il soit véniel ou mortel, qu’il ne tire pas à conséquence ou qu’il nous fasse risquer le châtiment éternel. La nostalgie de la transgression, de l’hérésie, du blasphème, du scandale. La nostalgie de la tentation, du repentir, la nostalgie de l’interdit, depuis qu’il est interdit d’interdire. La nostalgie de blasphémer dans un monde où le mot blasphème aurait encore un sens.
Car n’est aujourd’hui sulfureux que ce qui, en d’autres temps, nous fût venu tout droit du fond des enfers, ou nous y eût mené.
Mais qu’est-ce qui peut encore vraiment l’être, aujourd’hui qu’il y a belle lurette que le Marquis de Sade et consorts sont sortis de l’enfer des bibliothèques et qu’on est peut-être à deux doigts de les voir sortir de sous le manteau pour entrer par la grande porte dans les livres d’école.
Alors on diabolise ce qu’on peut, le prêtre pédophile, la pop star qui fait des frasques, la caricature, le tableau de maître, la pièce de théâtre, l’écrivain, le poète, le cinéaste, la diva, le chanteur de rap, en ces temps où l’on peut même diaboliser tout un parti politique.
N.B. Peut-être ce cliché est-il à mettre en relation avec le mot «culte» souvent associé à des films, mais aussi à bien d'autres choses dignes d'adoration, comme si les deux termes étaient deux volets complémentaires d'un même héritage religieux.

 

Tacler

Je ne connais rien au football. J’ai donc dû me renseigner (secrètement) pour apprendre qu’un tacle est une habile manœuvre qui consiste à faire pour ainsi dire gicler le ballon d’entre les jambes mêmes du joueur qui le détient en le heurtant du pied (pas le joueur, mais le ballon) au terme d’une sorte de glissade de la jambe projetée en avant qui fait que le tacleur ne s’en empare pas – le but est seulement d’en déposséder l’adversaire – mais se retrouve généralement à plat-dos sur la pelouse, et ceci qu’il ait ou non réussi son coup. (On peut aussi faire des tacles au rugby, mais je ne suis pas allé y voir de plus près).
Un homme politique qui en tacle un autre ne procède évidemment pas de la sorte. Il se contente de s’opposer verbalement à lui, de le contrer, de le déposséder de sa parole, de son propos, la grande différence étant que le tacleur ne se retrouve pas allongé sur le dos au milieu de l’hémicycle.

Tasse

Il y a bien sûr la célèbre formule «c’est pas ma tasse de thé,» directement héritée de l’anglais, selon Stéphane Berne qui nous apprend également qu’à l’origine, elle n’était pas utilisée à la forme négative («It’s my cup of tea»).
Mais il y a aussi, plus rare, la tasse à café telle qu’en a parlé Florence Aubenas, interviewée sur France Inter par Rebecca Manzoni le 17 février 2023 : «Le jour où je casse ma tasse à café…»
Cela aurait pu être une sorte de féminisation de l’expression « casser sa pipe. » On voit de moins d’hommes fumer la pipe, et de toute façon, on n’a jamais vu beaucoup de femmes le faire.
Mais elle citait le journaliste italien Tiziano Terzani (1938-2004) qu’elle avait interviewé et qui lui avait expliqué pourquoi il avait arrêté d’être journaliste :

«C’est très simple. J’étais assis devant ma machine à écrire, j’ai commencé à écrire, et tous les mots que j’écrivais, je les avais déjà utilisés, dans un autre ordre parfois. J’avais l’impression d’une tasse à café cassée dont je recollais les morceaux éternellement. Et ce jour-là, j’ai dit j’arrête.»

Et Florence Aubenas d’ajouter :

« Donc voilà, le jour où je casse ma café, j’arrête. »

Totem

L'usage de ce mot dans un sens aussi médiatique que figuré est relativement récente. Utilisé aussi bien par les personnalités politiques que par les journalistes et les spécialistes de tout poil, il signifie, en gros : quelque chose à quoi il ne saurait être question de toucher.
Dans mon imaginaire venu tout droit de l'enfance et de Tintin en Amérique, un totem était resté une sorte de grand mât – pas au sens maritime mais du genre poteau de torture – sculpté et peinturluré avec une certaine exubérance et au sommet duquel une espèce d'oiseau de proie déployait ses ailes tutélaires comme pour mette à l'abri de leur ombre les files indiennes de guerriers emplumés qui dansaient autour de lui.
Dans son acception figurée, il désigne quelque chose de «sanctuarisé,» de «sacro-saint ,» d'«intouchable,» de «tabou,» bref, quelque chose de protégé au nom de considérations plus ou moins religieuses.
On n'en sortira pas.

 

Tsunami

Voir Flambée.

 

Valse-hésitation
Valse d'honneur - Spindler, Charles (1865-1938) - 1896 (BNF)

Je ne sais pas si, dans leurs beaux habits verts, les académiciens et les académiciennes ont souvent l'occasion de guincher, mais d'après leur dictionnaire, une valse-hésitation est «une danse au cours de laquelle les partenaires marquent un temps d’arrêt», et j’imagine qu'ils savent de quoi ils parlent.
Depuis Marguerite Yourcenar en 1981, 10 femmes ont siégé ou siègent sous la coupole, ce qui, grosso-modo, permet à la moitié des effectifs de frétiller des gambettes tandis que l'autre moitié fait tapisserie.
Dans le ministère de Jean Castex, par exemple, tout le monde dansait, et il y avait même quelques dames qui jouaient les pots de fleurs.
Mais je ne sais pas quelle conclusion on peut en tirer.
 

Vent debout

Expression quasiment synonyme de la levée de bouclier (voir cet article), La véritable expression maritime est en réalité « vent de bout, » où l’on doit prononcer le t du mot bout, lequel désigne la proue du navire.  Naviguer vent de bout, au contraire d’avoir le vent en poupe, c’est naviguer vent debout, c’est-à-dire, dans le pire des cas, ne pas avancer du tout. Que ceux qui sont toujours contre tout se le tiennent pour dit.

Ventre (boule au)

La boule au ventre*, c’est comme le parcours du combattant, on utilise l’expression à tort et à travers. De nos jours, on a la boule au ventre pour un rien, pour un oui ou pour un non, et le moindre pet de travers nous remonte dans l’estomac pour le gonfler comme une baudruche, quelle que soit l’importance de l’enjeu. C’est comme ça.
Dans le temps, pour autant qu’on s’en préoccupât, personne ne savait que faire de cette boule. Heureusement, depuis l’avènement de l’internet, il suffit de taper «boule au ventre» sur n’importe quel moteur de recherche pour se voir connecté en quelques dixièmes de seconde à quelque chose comme cinq millions et demi de sites dans la plupart desquels des escouades entières de coaches prodiguent force conseils et recommandations destinées à venir à bout de la fameuse boule. Comme la lecture de ces recommandations nous a parue «riche d’enseignements à plus d’un titre,» l’idée nous est venue de présenter ici une sorte de «compilation» ou de synthèse de quelques-unes d’entre elles, sous la forme d’un…

Traitement à suivre en cas de boule au ventre temporaire ou chronique

Prenez la saine habitude de passer trois fois par semaine une trentaine de minutes à contempler la végétation d’un parc urbain** (les gens qui habitent à la campagne peuvent bien sûr aller dans le petit bois derrière chez eux, mais là, l’effet n’est pas garanti, en particulier sur la baisse du taux de cette hormone stéroïde sécrétée par la zone fasciculée du cortex de la glande surrénale à partir du cholestérol sous la dépendance de l’ACTH hypophysaircortisol bien connue sous le nom de cortisol). Au cours de chacune de ces simples promenades, pratiquez au moins trois fois de suite l’exercice respiratoire décrit ci-dessous.
Après avoir réchauffé vos mains en les frottant l’une contre l’autre et les avoir posées l’une sur votre sternum et l’autre sur votre nombril, et en veillant bien à ne surtout pas respirer par le thorax, mais par le ventre, inspirez par le nez en cherchant à gonfler ledit ventre comme un ballon puis en faisant remonter l'air jusqu'aux épaules. Pendant cette inspiration, efforcez-vous de visualiser ce ballon qui, vous l’aurez compris, représente votre boule au ventre, puis, quand vous l'avez bien dans le collimateur, repoussez-le le plus loin possible en expirant très fort avec la bouche. Les adeptes d’une école de pensée dissidente préconisent plutôt de souffler tout doucement par la bouche, comme dans une paille, pour vider l'air mais sans aller jusqu'à s'essouffler. Le mieux est de pratiquer alternativement les deux méthodes et de choisir celle qui vous convient le mieux. La seconde vous permettra peut-être de voir votre boule voleter légèrement à l’extrémité de la paille comme une bulle de savon avant de s’en détacher pour aller éclater dans les libres espaces. Quelle que soit la méthode choisie, vous devez, afin notamment de chasser les pensées parasites, vous concentrer sur votre  respiration, laquelle doit rester confortable, et veiller à ce que l’expiration soit toujours plus longue que l’inspiration, de manière à permettre à votre organisme de se détendre de manière physiologique, à votre diaphragme de se relâcher, et à toutes les chaînes musculaires postérieures qui y sont rattachées de se décontracter (les chaînes musculaires antérieures ne semblent pas concernées par la manœuvre).
Sur le plan médicamenteux (ou prétendument tel), prenez trois fois par jour une à trois gélules – pour un total de 400 mg – d’extrait sec d’aubépine et, chaque soir, une heure avant de vous coucher, deux gélules de graines de griffonia (griffonia simplicifolia) dosées à 100 mg et destinées à booster quelque peu la sécrétion de sérotonine, l’hormone de l’humeur (certains disent même que c’est l’hormone du bonheur), dans votre système nerveux central et dans les plexus intramuraux de votre tube digestif, prescription que – sauf en cas de troubles cardiaques, de grossesse, ou d’allaitement – vous devrez renouveler jusqu’à ce que la boule au ventre crie grâce et agite le drapeau blanc de la reddition.

Ce traitement – surtout s’il n’aboutit pas – ne vous interdit nullement de vous livrer à des pratiques telles que la relaxation (en particulier la relaxation musculaire progressive), la cohérence cardiaque, la sophrologie, la psychologie positive, la méditation (transcendantale ou non), l’acupuncture, la mésothérapie, la musicothérapie, l’art-thérapie, la luminothérapie, la chromothérapie, l’hypnose, l’autohypnose, la déclamation de mantras, la réalité virtuelle, le biofeedback, le neurofeedback, la posturologie, bref, toutes les médecines, qu’elles soient douces ou dures, parallèles ou perpendiculaires, sans oublier l’aromathérapie et la phytothérapie (privilégier les huiles de lavande, de citron ou de marjolaine à coquille, soit en usant d’un diffuseur de parfum, soit en vous les appliquant sur les points de pulsation de votre corps, soit en vous faisant masser le plexus pendant au moins deux minutes par des cercles effectués dans le sens inverse des aiguilles d’une montre*** par le bout des doigts de votre conjoint ou de toute autre personne qui en pourra supporter les arômes sans déclarer forfait au bout de trois ou quatre séances).
Sur le plan nutritionnel, ne mangez exclusivement que du miel aromatisé à la menthe poivrée et de la papaye fourrée au gingembre et au poivron, le tout arrosé d’une tasse d’eau chaude dans laquelle vous aurez fait dissoudre une cuillérée à café de bicarbonate de soude. Il va sans dire que le sucre et l’alcool sont absolument prohibés.
Entretemps, prenez l’habitude de dresser régulièrement par écrit et sur deux colonnes la liste de ce que vous appréhendez, de ce qui vous préoccupe, de ce qui vous plonge dans l’anxiété, vous stresse, vous taraude, vous angoisse, vous ronge, avec, au regard de chaque item, les pires conséquences qui, dans votre imagination paranoïaque, peuvent en découler: rater votre train, perdre vos clefs, vous faire voler votre portefeuille ou votre vélo à assistance électrique, tomber en panne sèche, arriver au terme de votre dernière cartouche de cigarettes alors que tous les tabacs sont fermés, échouer à votre examen, ne pas avoir une seule piécette à laisser en pourboire au garçon, être renvoyé de votre travail, vous faire larguer par votre petite amie ou votre petit ami, etc. Relisez ensuite tout cela à voix haute – éventuellement en le chantant sur l’air qui vous plaira – en utilisant un dictaphone afin de pouvoir, par la suite, vous écouter et vous réécouter en pratiquant les exercices décrits ci-dessus jusqu’à l’écœurement le plus total.

La boule au ventre est souvent confondue avec le « nœud à l’estomac. » La place nous manque ici pour développer les nuances souvent subtiles et peu accessibles au profane qui différencient les deux affections. Toutefois, la plupart des recommandations et des prescriptions qui précèdent étant absolument dépourvues de toute efficacité, ça ne mange pas de pain de les suivre dans un cas comme dans l’autre.
** D’après une étude de l’université du Michigan (source : Frontiers in Psychology).
*** Authentique recommandation du Dr Éric Lorrain, phytothérapeuthe.

Verre (à moitié plein ou à moitié vide)

Les gens qui utilisent cette expression semblent tout à fait sûrs d’eux. Je comprends bien que c’est une problématique du genre optimisme/optimisme, mais pour ma part, j’avoue ne jamais bien savoir si les gens qui voient le verre à moitié plein sont les optimistes ou les pessimistes.
 

Vis (tour de ...)

Selon Wikipédia, «la circumduction est un mouvement articulaire complexe. Au cours de ce mouvement, l'extrémité distale de la partie du corps mobilisée décrit un cercle. Ce n'est pas un mouvement isolé, mais plutôt une séquence continue de mouvements de flexion, d'abduction, d'extension, d'adduction, de rotation externe.»
Donner un tour de vis, c’est, après avoir empoigné le manche d’un tournevis et avoir engagé sa pointe dans la fente de la vis – ou sa croix, selon le cas – sur laquelle on veut agir, imprimer à sa main une circumduction lente mais ferme et puissante au niveau du poignet de telle manière que ladite circumduction se transmette au tournevis, puis à la vis elle-même, que son pas permet de pénétrer la matière dans laquelle on veut l’enfoncer.
Tel est également le genre de tour de vis que, tous autant que nous sommes, subissons régulièrement. Que le tournevis soit une taxe, un impôt, une mesure sanitaire, une restriction quelconque, la tête de la vis, c’est toujours la nôtre.
Le blog de Fred 37*, consacré à la torture à travers les âges, nous propose un magnifique écraseur de doigts, «instrument constitué d'une vis à oreilles, d'un étau et de barres d'écrasement parfois garnies de pointes,» dont le but est «d'écraser les doigts des mains, les pouces ou les orteils.»
Mais je ne vois pas le rapport. Sans compter que ça n’a rien à voir avec le brutal et grossier enfonçage de clou qui se pratique à coups de marteau (voire de matraque, diraient sans doute certains mauvais esprits).

*https://fred37.over-blog.com/tortures-supplices-et-autres.du-moyen-age-a-nos-jours.html

 
 
Volée de bois vert
M. Clic-clac Marchand de fouets - 1818 (BND)

Quand j'étais petit, du temps que les parents n'y allaient pas encore pas quatre chemins, on me menaçait somme toute assez souvent de m'administrer d’horribles choses appelées râclées, piles, rossées, brossées, roustes, peignées, dérouillées, déculottées, dégelées, tourlousines, trempes, avoinées, volées, et j'en oublie sans doute.
Les journalistes appellent «volées de bois vert» celles que les hommes politiques s'administrent aujourd'hui pour se montrer mutuellement de quel bois ils se chauffent, alors que, précisément, tous ceux qui se sont fait avoir par un marchand de bois indélicat savent bien que le bois vert, s'il est – tel le roseau de la fable qui plie mais ne rompt pas* – plus souple que le bois sec, est celui qui brûle le moins bien.

* Bien que dans les petites filles modèles, une forte verge se brise entre les mains de Mme Fichini alors qu’elle fouette Sophie à coups redoublés.

 

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