Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Traître Mot

Le Traître Mot

Traductions originales d'humoristes anglo-saxons (fin XIXe début XXe) et Galerie des "Coloriages" de Gérard Sirhugues

Écrire est un jeu de hasard .

Gérard Sirhugues — Ecrits
Edward Henry Cobould (XIXe)
 

 

Écrire est un jeu de hasard

Bavardage
 

Á l’instant de signer le bon à tirer et les véritables incipit de ce bavardage se trouvant de toute façon depuis un bon moment déjà immergés dans le corps même du texte et donc, en tant que tels, définitivement hors d’atteinte , rien ne saurait m’interdire de l’affubler, en guise de figure de proue, d’une citation qui vient tout juste de me revenir à la mémoire. Il s’agit du tout début d’une chanson d’Alain Barrière, un auteur-compositeur-interprète qui fut naguère vaguement célèbre. Voici :
 

Si l’heure venait de faire en moi le bilan
De voir ce qu’il me reste de mes rêves d’enfant
Je crois qu’à tout prendre il me vient un regret
Celui de n’avoir pas
 

Je ne sais pas comment cet extrait, qui ne date pas d’hier, m’est resté dans la tête. D’ailleurs, je n’en garantis pas le mot à mot et, malgré tous mes efforts, je me trouve dans l’incapacité de me souvenir de ce qui faisait précisément l’objet de ce regret exprimé sur le mode mineur, comme en témoigne, mais pour ma seule oreille interne, l’air que je fredonne en silence en écrivant ces lignes.

Disons-le tout de suite, il n’est pas question de dresser ici un quelconque bilan — même pour ce qui ne concerne que le décompte strictement personnel de mes dépenses et de mes recettes  du demi siècle qui s’achève.

En tant qu’homme, je ne pense pas être plus mauvais qu’un autre. Ceci posé, j’ai bien conscience que le cadre est si général que n’importe qui pourrait en dire autant et, qu’au fond, tout dépend de l’autre. Dans le détail, je ne sais pas. Ce que je vaux, par exemple en tant qu’ami, amoureux ou amant, ce n’est pas à moi d’en juger. En tant que père non plus. S’il se trouve que, chemin faisant, deux filles sont nées de mes oeuvres, le fait est que j’ai une certaine tendance à penser que le meilleur de ce qu’elles sont, c’est plutôt à leur mère qu’elles le doivent.

Ce que je sais par contre, c’est que, s’il fallait évoquer le côté professionnel et si j’étais un écrivain, je me définirais comme un écrivain fort mal intentionné. Non pas que mes intentions soient mauvaises. Je suis mal intentionné comme on peut être mal loti. Je veux dire par là que, le plus souvent, lorsqu’il m’arrive de prendre la plume, c’est véritablement sans la moindre intention.

Oui, si j’étais un écrivain, il me plairait que mes lecteurs me considérassent comme un écrivain de fortune, de la même manière qu’on disait jadis des pirates ou des corsaires qu’ils étaient des gentilshommes de fortune. Il en va des fortunes comme des intentions puisqu’il en est autant de bonnes que de mauvaises. Et si la fortune sourit aux audacieux, est-ce à dire qu’elle fait la gueule aux autres ? Il fallait sans doute autrement d’audace pour courir les mers sous le pavillon noir qu’il n’en faudra jamais pour écrire et ne laisser finalement derrière soi qu’un sillage d’encre trop vite séchée.

C’est bien connu, les bonnes intentions jalonnent les chemins qui mènent à l’Enfer. Peu importe si seules les bonnes font mériter le Paradis. Je dois, en commençant ceci, qui me conduira peut-être par je ne sais quels passages purgatoires vers un entre-deux de Limbes avoisinant le nulle part, me dire comme à chaque fois que, s’il est vrai qu’il n’y a que l’intention qui compte, alors je suis justement loin de tout compte, car je n’ai pas d’intention particulière.

C’est une confusion classique. Je ne sais jamais s’il faut adresser une note à l’intention de quelqu’un ou à son attention. Je sais qu’il y a des règles, des règles que les chefs de bureau pointilleux s’offusquent de voir transgresser, même si c’est davantage par ignorance que par désinvolture. Le pire de tout est que je me sens tout à fait désinvolte vis à vis de ma propre ignorance. Quoiqu’il en soit, le fait est que je ne sais pas ce que j’ai l’intention de porter à l’attention de mes filles, puisque c’est pour elles que j’écris, là, maintenant.

Je ne dis pas que je leur écris à elles. Je n’userai pas de la deuxième personne. D’ailleurs, les enfants, c’est forcément la troisième personne. Je me souviens d’avoir écrit et chanté cela, au moment de la naissance de la première : « Nous apprenons par cœur la troisième personne ». Donc, même si c’est pour elles que j’écris, ce n’est pas à elles que je m’adresse. Cette expression-là, il me vient l’envie de la prendre — c’est le cas ou jamais de le dire au pied de la lettre. Est-ce qu’on peut s’adresser soi-même à quelqu’un ? S’adresser à quelqu’un comme on adresse une lettre, un colis, un télégramme (je ne sais pas si ça se fait toujours d’envoyer des télégrammes). Je pourrais dire, pour au moins faire semblant d’être dans l’air du temps, un « e. mail ». Mais justement, ce n’est pas un envoi virtuel que j’aurais dans l’idée de leur faire, mais bien celui de ma personne tangible, puisqu’il paraît qu’on peut expédier n’importe quoi par la poste pourvu que ce n’importe quoi porte une adresse et soit affranchi au tarif en vigueur. Ce serait une drôle de farce à leur faire de me coller un timbre sur le front et de plonger dans la boîte à lettres du coin de la rue pour me retrouver un matin dans la leur, là-bas, n’importe où, un jour qu’elles y sont toutes les deux, après avoir voyagé toute la nuit roulé en boule dans un sac postal. Ceci dit, qui pourrait faire l’argument d’un conte ou d’une nouvelle s’il était dans mes intentions d’écrire un conte ou une nouvelle, je ne sais pas, une cinquantaine de jours avant mon cinquantième anniversaire, jusqu’à quel point je suis affranchi, de quoi exactement je suis affranchi et à quel tarif.

Je n’ai donc pas d’intention particulière. D’ailleurs, d’une manière générale, je n’ai jamais, au moment de me mettre à écrire, d’autre intention que celle d’écrire, c’est à dire, au plus près, au plus ras des pâquerettes, m’asseoir à une table, devant une feuille de papier, un carnet, un cahier, me loger un stylo entre les doigts, bien au douillet de la petite palme qui joint la base du pouce au reste de la main et rester là, comme ça, en attendant que ça commence, oui, en attendant que ça commence. Et le fait qu’en l’occurrence j’écrive sur un ordinateur ne change rien à l’affaire, sinon que je sors d’une grippe  des heures passées au lit, le corps en proie à la fièvre et l’esprit traversé d’un flux ininterrompu de mots, ceux-là même que je voudrais voir à présent s’inscrire sans que j’aie besoin de les taper sur mon clavier. Il faudrait que quelqu’un invente une interface à brancher entre soi et un ordinateur, un genre de logiciel de reconnaissance mentale ou télépathique, un dispositif qui permettrait aux écrivains plus ou moins bien intentionnés comme aux autres de ne rien perdre des chefs-d’œuvre que la fièvre suscite quand la grippe les tient cloué au lit et de les retrouver intacts une fois recouvrée la santé et, avec elle, cette prétendue lucidité de qui n’ignore rien de ce qu’il veut dire et de comment il va le dire quand il se met à table.

Bon. C’est au cours de cette semaine de grippe que m’est venue l’idée d’offrir à mes filles, à l’occasion de mon cinquantième anniversaire, un livre à elles seules destiné. Ce livre, j’ai tout juste une cinquantaine de jours pour l’écrire.

On retrouve un peu là l’entrée en matière du « Soir de Demi-Brume » (ce qui me laisse craindre que ce qui s’annonce comme un bavardage tourne vite au radotage pur et simple).

Ce livre-là, « Un Soir de Demi-Brume », je l’ai écrit à l’intention ou à l’attention  très particulière de deux personnes. C’était il y a huit ans. Il était déjà bien avancé quand la mère de mes filles décida qu’elle en avait assez, assez de moi, de la vie que nous menions alors, de ce qui avait été, de ce qui risquait de se poursuivre au delà du supportable, de ce qui changeait trop, de ce qui ne changeait pas suffisamment, assez des bonnes et des mauvaises intentions, des bonnes et des mauvaises fortunes, assez de tout et peut-être même aussi du bonheur que nous avions pu avoir ensemble. Un an plus tard, au moment où le livre fut achevé, la première de ces deux personnes avait mis fin à ses jours depuis déjà une bonne quinzaine d’années. Ce qui revient à dire qu’il ne pouvait, en réalité, s’adresser qu’à la seconde. Celle-ci mourut deux ou trois ans plus tard, une année avant son propre cinquantième anniversaire, sans en avoir lu une seule ligne, et ceci, comme en témoignent plusieurs lettres, malgré sa curiosité à le faire. Mes filles ne peuvent avoir oublié cet ami qui, toute sa vie, a mis un point d’honneur à ne jamais prévenir personne de son arriIvée. Combien de fois s’est-il cassé le nez sur des portes fermées après des heures à moto sur les routes ? Notre porte à nous était rarement fermée. Plusieurs fois, nous avons trouvé, mise en évidence sur la table, une trace de son passage sous la forme d’un mot, d’une lettre, d’une photo, d’un petit dessin, juste de quoi nous faire regretter d’avoir précisément choisi ce moment-là entre tous pour aller faire nos courses ou partir en promenade. Il arrivait toujours sans crier gare et si nous étions là, ce n’est pas lui qui avait de la chance, mais bien nous qui avions celle de ne pas être absents.

Est-ce qu’on peut vraiment écrire pour plus d’une ou deux personnes ? À plus d’une ou deux personnes ?

D’abord on peut écrire pour soi-même. Peut-être n’écrit-on d’abord que pour soi-même. Surtout quand on est jeune. Je garde encore, enfoui avec d’autres écrits au fond d’un tiroir, un certain nombre de textes écrit à l’âge de quinze ou seize ans et où je m’adressais à moi-même, où j’écrivais à celui que suis aujourd’hui. Ce sont là des choses que la seule idée de relire me plonge dans un flot de sentiments divers et variés. Je me dis en me forçant à sourire que, sans doute, je ne suis pas encore assez grand pour le faire avec suffisamment de détachement.

Il y a deux ou trois mois de cela, mes filles étaient toutes deux à la maison. Je les ai surprises dans la chambre où elles avaient dormi, assises sur la moquette, s’apprêtant à ouvrir un des deux ou trois cartons à dessins que je traîne après moi depuis des années sans plus trop savoir ce qu’ils contiennent. J’ai oublié sous quel sans doute très fallacieux prétexte je leur ai demandé de surseoir à ce qui me parut être l’imminence d’une exhumation prématurée. Je voudrais qu’elles sachent aujourd’hui que je préférerais qu’elles attendent que je n’y sois plus  que je n’y sois plus, et que la forme négative ici appliquée au verbe être pèse sur lui de tout son poids  pour se livrer, une lampe de mineur au front, un sac sur le dos bourré de provisions et d’ustensiles divers parmi lesquels bien entendu le couteau de survie que je n’ai jamais à eu (voir ci-dessous pour ce qui est du couteau de survie), à une descente spéléologique au travers des multiples stratifications d’archives sédimentairement accumulées depuis quelque chose comme trente cinq années, puisque c’est à elles qu’il reviendra sans doute de le faire. Je dis cela sans avoir l’air d’y toucher car j’ai bien conscience que l’héritage menace d’être plutôt encombrant, non par sa masse, qui ne représente finalement, à l’heure où j’écris ces lignes, pas grand chose, mais par le fait qu’elles ne sauront probablement qu’en faire.

Je ne voudrais pas qu’au lendemain de mes funérailles elles se sentent obligées, ne fût-ce que par devoir filial ou simplement, comme on dit aujourd’hui, par devoir de mémoire  , de lire ou seulement de parcourir a posteriori la totalité de mes productions littéraires. Affreux pensum, même si je peux d’avance leur garantir que les droits de succession seront tout à fait nuls. En même temps, du haut de mon nuage (un beau petit cumulus frangé de rose dérivant tout seul au beau milieu d’un ciel d’été), je verrai d’un assez mauvais œil les chiffonniers d’Emmaus ou un quelconque brocanteur spécialisé dans le sac organisé des maisons mortuaires emporter mes oeuvres complètes entre les ridelles d’un camion bringuebalant parmi les pièces de mon mobilier dont elles ne voudront pas encombrer leurs propres demeures. J’espère donc, avant le moment fatidique, trouver à la fois le temps et la détermination de faire le ménage afin de réduire l’héritage à son minimum.

Certes, je n’écris pas pour la postérité, même réduite à ma seule descendance. La postérité, c’est ce qui vient après. Ma descendance est déjà là et son temps, Dieu merci, est encore le mien. Et si, tout de même, en écrivant ces lignes, j’ai dans la tête quelque chose qui ressemble à une intention bonne ou mauvaise, c’est bien celle d’offrir à cette postérité, avant terme en quelque sorte, une avance sur ma succession, une donation entre vifs, je ne sais comment nommer cela, l’expression petit legs anthume me plairait assez.

L’adjectif petit va ici de soi. Même si j’avais, à un mois de mon cinquantième anniversaire, le temps de l’écrire, je ne voudrais pas leur imposer de mon vivant la lecture d’un pavé de cinq ou six cents pages susceptible d’user prématurément leurs yeux en abusant de leur patience.

Il m’est arrivé au moins une fois d’aborder ce délicat sujet avec Jean-Pierre Corne, à l’occasion d’une visite de son atelier. Quand un peintre montre une toile, si grande soit-elle, c’est d’un seul coup d’œil et presque dans l’espace d’un seul instant que le spectateur peut en avoir un premier aperçu, s’en faire une première idée. Libre à lui par la suite d’entrer ou non dans le détail de la toile et surtout d’accepter ou non d’y suivre les cheminements induits ou suggérés de manière plus ou moins évidente par les lignes du dessin, les gradations de la couleur, la juxtaposition des matières. Visiter l’atelier d’un peintre, c’est visiter sa demeure, c’est faire en quelque sorte le tour du propriétaire. C’est une histoire de corridors à parcourir, d’escaliers à gravir, de portes à pousser. On va de chambre en chambre à la suite du peintre. Les fenêtres et leurs volets sont fermés. Le peintre y entre le premier. Seul dans l’obscurité de la pièce, il tire les rideaux, ouvre la croisée, repousse les volets. C’est un paysage tout à coup qui tombe comme une herse dans le rectangle de la fenêtre. La lumière entre dans la pièce, un flot de couleurs éclabousse les murs, les meubles, les tapis, pénètre par les yeux du visiteur comme s’il s’agissait d’aller dans ses propres chambres sombres et secrètes réveiller des fantômes endormis. Mais ce qui compte surtout, c’est d’être là, à même d’appréhender dans le même regard la source de la lumière, le flot qu’elle déverse sur les objets et ces objets eux-mêmes. Peut-être le visiteur ne va-t-il rien voir, ou bien ne pas voir ce qui est véritablement à voir, ce que le peintre en réalité lui donne à voir. Peut-être va-t-il seulement s’attacher à un petit bibelot sans importance oublié sur le coin d’un meuble sans  que son œil soit un seul instant attiré par la forme nue étendue sur le lit ouvert et dont les courbes se dégagent à peine de celles que dessinent les plis des draps. Cette forme nue, peut-être ne va-t-il la percevoir qu’au tout dernier moment, du coin de l’œil, au moment où, de retour dans le couloir, le peintre refermera la porte de la chambre. Car ce qui compte aussi, c’est que le peintre est là, tout au long de la visite. On ne l’imagine pas confiant la totalité de son œuvre à son visiteur pour lui laisser le loisir de s’y plonger une fois rentré chez lui. Si son œuvre est un grand livre d’images, c’est lui qui en tourne les pages. C’est lui qui prend à bras le corps les châssis retournés face au mur comme des cancres mis au piquet pour les placer dans la lumière, c’est lui qui déroule les grands dessins comme de précieux tapis sur le parquet fleuri de taches. La fenêtre ouverte, son rôle n’est pas terminé. Qu’il reste debout dans un coin de la pièce à parler de tout et de rien ou qu’il arpente l’atelier en discourant sur son travail, sa seule présence  donne du sens à ce qui, entre son visiteur et lui, se joue comme une représentation. Cependant, s’il laisse libre son visiteur, on peut le soupçonner de le tenir quand même sous l’étroite surveillance de son regard, le même regard un peu fuyant   mais fuyant sans doute sa propre anxiété   que celui du petit écolier qui tire la maîtresse par la manche pour attirer son attention sur le dessin qu’il vient de terminer. Mais la maîtresse est peut-être à des années-lumière de là et, si elle jette un regard sur le dessin, elle n’y pourra rien voir que ce qui, s’affichant le dessin, pourrait se lire comme une simple série de noms communs  une maison, un bonhomme, une fleur, un soleil  mais pas l’indéchiffrable message contenu à la fois dans le geste de l’enfant qui tend son bout de papier vers elle et dans sa voix qui dit : « Regarde ce que j’ai fait ».

Alors, moi, l’écrivain mal intentionné, est-ce que je pourrais attraper le premier copain venu par les revers de la chemise, l’obliger à s’enfoncer entre les accoudoirs d’un fauteuil et poser sur ses genoux un manuscrit de cinq ou six cent pages en lui disant : « Regarde ce que j’ai fait ». Le peintre peut dire cela. Mais l’écrivain ? Il ne s’agit pas de regarder, mais de lire. Il ne s’agit pas d’embrasser du regard la totalité d’un tableau pour ensuite entrer dans son détail, mais de prendre sa respiration, comme avant une plongée en apnée, et de tout ingurgiter, en commençant de préférence par le début. Pauvre lecteur, contraint par corps et sans échappatoire possible à franchir tous les passages, d’un mot à l’autre, d’une phrase à l’autre, d’un chapitre à l’autre, tandis que l’écrivain faussement indifférent surveille sans en avoir l’air sur son visage le moindre mouvement des sourcils, s’assure que le regard ne se laisse pas trop tenter par la diagonale, guette l’imperceptible rictus aux commissures des lèvres et, au coin corné de la page, le frémissement de l’index marquant sa hâte à la tourner, se retenant sans cesse de lui demander où il en est, ce qu’il en pense.

Mais je n’ai pas envie de continuer là-dessus plus avant.

Pour couper court et revenir un instant au postal, à l’heure où tout se fait et se dit en temps réel, où les messages vous arrivent Dieu sait par quels cheminements électroniques et satellitaires presque avant d’être partis, ce serait rigolo de pouvoir envoyer des lettres qui porteraient non pas des adresses de lieux, mais des adresses temporelles : Mes filles à moi, n’importe où elles seront, le 17 mars 2050. Je dis cela, à une cinquantaine de jours du 17 mars de l’an 2000. Mais il n’entre pas dans mes intentions d’écrire un conte.

Oui, j’ai beaucoup écrit pour moi-même. Il m’arrive quand même de temps en temps d’essayer de relire certaines choses, sans qu’il s’agisse à proprement parler de relecture puisque j’en ai tout oublié, tout perdu, et jusqu’au souvenir de les avoir écrites. Et si j’ai du mal à me relire, ce n’est pas seulement parce que l’écriture est illisible. Ce quelqu’un qui me parle, il ne me connaît pas. Il ne pouvait pas me connaître. Et moi, venant après lui, à sa suite, dans ce que j’imaginais être une continuité sans faille, je croyais forcément le connaître. Mais je découvre que c’est un étranger qui me parle : quelqu’un, certes, dont je connais l’histoire et les écrits, dont je sais par cœur les tics et les maniérismes, dont je pourrais débusquer, derrière chaque mot, chaque tournure, toutes les influences, mais aussi étranger à moi-même qu’un écrivain dont j’aurais lu et relu tous les livres, dont je connaîtrais la biographie sur le bout du doigt, dont je conserverais, soigneusement collées dans des albums, des reproductions de tous les portraits connus. J’aurais visité tous les lieux où il a séjourné. J’aurais parcouru ses jardins, médité assis dans son fauteuil près de la fenêtre de sa chambre reconstituée. Mais, au bout du compte, je ne saurais rien de lui, rien de sa vérité et, parlant de lui avec un autre de ses lecteurs qui partagerait avec moi la même dévotion, nous tomberions d’accord sur tout, sauf sur l’essentiel. Ceux qui ont visité la salle consacrée au souvenir (aux souvenirs ?) d’Alain-Fournier, dans la mairie de La Chapelle d’Angillon (salle qui est aussi celle du Conseil municipal) ou encore le musée Louis Pergaud, dans le village où il naquit, tout près de la vallée où sont nés mes parents et où j’ai passé nombre d’étés dans mon enfance, ceux-là ont peut-être éprouvé la consternante désolation qui fut la mienne devant la pauvreté de ces accumulations péniblement organisées de photographies de lieux ou de personnages, de fac-similé de lettres ou de carnets, d’objets ou de vêtements, laborieuses et dérisoires évocations de ces deux étoiles aux destins parallèles sans commune mesure avec le plaisir jubilatoire et d’une richesse toujours renouvelée qu’on éprouve à les lire et relire. Mais, pas plus qu’Augustin Meaulnes ou Lebrac, Alain-Fournier et Louis Pergaud ne sauraient être à la fois dans les lignes de leurs livres et dans les musées où l’on s’efforce de leur rendre hommage, où le devoir de mémoire ne semble justement rien de plus qu’une leçon mal apprise, un exercice de style exécuté de plus ou moins bonne grâce le soir après dîner, sur le coin de la table tout juste débarrassée et les yeux déjà plein de sommeil et d’oubli.

Au cours de cette semaine passée au lit, pendant de courts répits entre des montées successives d’insupportables bouffées de chaleur et de forts accès qui me faisaient irrépressiblement  grelotter et claquer des dents, j’ai lu dans une revue qu’Henri IV, lorsque son fils eut atteint l’âge de raison, entra dans sa chambre au matin de son anniversaire et baissa sa culotte devant lui en lui disant : « Regarde avec quoi je t’ai fait ». Dieu me garde de baisser ma culotte devant mes filles pour leur administrer une pareille leçon de choses.

En lisant cet article, il m’est pourtant revenu le souvenir de mon propre père m’appelant dans sa chambre un matin de mes treize ou quatorze ans (la raison vient de nos jours aux garçons bien plus tard qu’au XVème siècle) alors qu’il y était occupé non pas à retirer, mais à enfiler son pantalon. Il s’agissait pour lui, cédant sans doute à une intense pression de la part de ma mère (« Après tout c’est ton rôle ») de m’inculquer quelques rudiments d’éducation sexuelle. L’âge de raison pour les garçons, c’est peut-être celui où il leur arrive de se réveiller la nuit avec, pour tout souvenir d’un rêve trop vite enfui, une sensation étrange et délicieuse au bas du ventre, sensation malheureusement gâtée par celle, plutôt désagréable, du pyjama et du lit mouillés. Au matin, tout cela a séché. Il n’en reste sur les draps et dans l’entrejambe du vêtement que des taches pâles, irrégulièrement festonnées et comme légèrement amidonnées. Ces taches, que ma mère les appelait des « cartes de France », ne pouvaient manquer de faire signe à son œil attentif.

Ce matin-là, la leçon d’éducation sexuelle ne me fut pas donnée magistralement (après tout, mon père n’était pas le roi) mais, d’une manière en quelque sorte détournée et, pour ainsi dire, par procuration, sous la forme d’un petit opuscule à couverture grise dont je n’ai pas retenu le titre mais que je me souviens avoir lu dans ma chambre avec la même fébrilité inquiète que s’il s’était agi d’un ouvrage pornographique. Il faut dire qu’à l’époque, les ouvrages pornographiques ne s’alignaient pas au vu et au su de tout un chacun, sans distinction de sexe, d’âge ou de religion, jusque sur les rayonnages des supermarchés : ils figuraient seulement dans quelques endroits bien repérés, parmi lesquels certains étalages de bouquinistes où on pouvait les reconnaître à ce chacun d’eux était emballé dans un papier translucide à travers lequel on pouvait distinguer l’illustration de couverture, généralement une dame généreusement découverte mais dont un bandeau noir masquait les parties sensibles.

Ce qui précède est-il une digression ? Je parlais de cet article d’une revue où il était question d’Henri IV ôtant le bandeau noir qui lui masquait le sexe pour montrer à son fils avec quoi il l’avait fait, parce que j’imagine que c’est cette lecture qui, du fond de ma fièvre, a fait naître en moi cette vision devenue après coup aussi insaisissable qu’un autre rêve trop vite enfui d’une vie non pas seulement commencée mais, tout au long du temps et de l’espace, épanchée dans la même giclée de sperme infiniment continuée.

Cette vision, je n’ai guère envie de la commenter, sinon pour dire que, dans la nuit de ma fièvre, étincelaient les innombrables étoiles de cette voie lactée, étoiles dont chacune était un petit morceau de moi-même que je pouvais isoler des autres pour l’observer dans son particulier en concentrant sur lui, telle la focale d’un télescope, toute mon attention, mais que je perdais nécessairement de vue dès lors que j’embrassais le tout dans son ensemble. Ce ne sont sans doute là que de fumeuses élucubrations de grippé qui ne sait plus ce qu’il dit. Mais il me semble, ayant recouvré l’ordinaire de ma lucidité, quelle qu’elle soit, qu’il devrait être possible de piocher au hasard dans le pot de cette voie lactée un petit lot d’étoiles qui, peut-être, composeraient une constellation, c’est à dire, non pas une image, mais au moins les noeuds d’un réseau de lignes qui en formeraient l’esquisse, l’ossature, un dessin préparatoire en quelque sorte.

Je parlais de se mettre à table, et c’est bien de cela qu’il s’agit. En réalité, je suis toujours comme assis à ma table devant un livre que je n’ai pas écrit ¾ un livre que je n’ai pas encore écrit  un livre qui existe mais à quoi il demeure en attente de donner forme  forme de livre de rendre lisible à d’autres yeux, palpable à d’autres mains, mais plus tard, dans longtemps, quand je ne serai plus là, ou presque plus là, quand je serai devenu un vieillard qui, de toute façon, quoiqu’il arrive, quoiqu’on lui demande, n’aura plus le temps d’y rien ajouter, soustraire, déplacer, substituer.

J’aime, j’ai toujours aimé cette image d’un homme assis devant une table ou debout devant un haut pupitre, dans sa chambre ou dans son cabinet de travail  dans son écritoire  ou encore adossé au tronc d’un arbre à la lisière d’une forêt, devant un paysage de champs et de prairies fleuries, ou bien contre un rocher devant la mer, ou dans un train, un carnet sur les genoux, le crayon en suspens au-dessus de la page.

Tous les lieux où l’on écrit. Tous les lieux où l’on doit se poser soi-même avant de poser les mots sur la page. Et puis aussi bien sûr les lieux où l’on écrit dans sa tête, les lieux où l’on écrit sans écrire, les sentiers dans les bois, les chemins de halage le long des canaux, les voitures, la nuit, au cours des interminables voyages sur les routes désertes.

Oui, surtout les voitures, la nuit, quand on sait que l’obscurité, de part et d’autre de la route, et le ciel au-dessus comme, derrière, le chemin parcouru, quand on sait que tout cet espace-là où n’atteint pas la lumière des phares est peuplé de mots qui fuient leur double faisceau, et c’est miracle si l’un d’eux parfois se laisse prendre au piège, on le voit courir de toutes ses pattes, les oreilles rabattues sur l’échine, le derrière tressautant, zigzaguant sur la route. C’est un lapin qui ne sait pas ce qui lui arrive, qui ne comprend pas de quelle gueule avide sourd toute cette lumière qui s’accroche à son pelage et le roussit déjà comme un feu. Peut-être va-t-il d’un bond franchir le bas-côté pour gagner l’abri du sous-bois, peut-être va-t-il se laisser rattraper, roulé-boulé, pirouette et galipette entre les roues d’où il ressortira sain et sauf ou, si ça se trouve, mort, petite loque, haillon sanguinolent, un œil hors de son orbite, les babines retroussées sur ses incisives démesurées, couché sur l’asphalte de la route comme un mot sur le papier.

Qu’est-ce qui reste des livres qu’on écrit la nuit, au cours des longs voyages sur les routes désertes ? Quelques lapins écrasés.

Si j’étais un écrivain, je commencerais tous mes livres en me décrivant moi-même assis devant ma table de travail, occupé à écrire les lignes mêmes que le lecteur, ouvrant le livre, trouve devant ses yeux imprimées sur la page.

Ou peut-être que ce ne serait pas vraiment moi que je décrirais ainsi, mais un autre. Et peut-être cet autre homme ne serait-il  pas encore vraiment occupé à écrire, mais, juste dans le moment qui précède, occupé à parcourir autant des mains que des yeux les notes éparpillées sur le rectangle de la table, dans le rond de lumière de la lampe, comme autant de lapins morts ; et puis, les yeux absents, toutes les notes jamais prises, jamais écrites, celles qui sont restées dans la tête, qui s’y sont perdues comme au fond d’un sous-bois et dont il s’efforce de retrouver le mot à mot, encore heureux s’il arrive, de loin en loin, à en faire remonter un jusque sur le bout de sa langue.

Sur le bout de la langue, qu’est-ce qu’il y a ? Il y a, comme au bout du monde, l’absence de monde, l’absence de langue, l’absence de mots pour dire le monde, l’absence de tout ce qui lie entre eux les mots, l’absence de tout ce qui leur donne écho, qui en fait sonner les harmoniques, en joue comme d’un jeu de balles avec toutes ses figures savantes, partie simple, sans rire et sans parler, petite tapette et grande tapette, petit moulin et grand moulin.

Au bout de la langue comme au bout de la jetée, à l’extrême bord du plongeoir, les orteils crispés sur l’arrête de la planche, les fesses contractées et la file d’attente, derrière, qui commence à maugréer d’impatience.

Je disais les notes, les notes éparpillées sur le rectangle de la table, écrites un jour, on ne sait plus, comme celles qu’autrefois les hommes « griffonnaient à la hâte » sur la blancheur amidonnée de leurs manchettes, du temps qu’on portait des manchettes, oui, les notes gribouillées au hasard du premier papier tombé sous la main et qu’on retrouve au fond d’une poche en fouillant par acquis de conscience un vêtement qu’on n’a pas porté depuis des lustres le jour où l’on se décide enfin à le mettre au rebut, un fragment de nappe en papier, un paquet de cigarettes chiffonné, le bon de caisse d’un supermarché mille fois roulé entre les doigts, un bout de papier cadeau, le lambeau en forme de triangle d’une enveloppe déchirée d’un coup d’ongle et vidée de sa lettre, ou bien encore, plusieurs fois replié sur lui-même, un tout petit feuillet mal arraché à ce qui, comme incitent à le penser les restes de dorure qui luisent à ses coins arrondis, était l’agenda d’une femme. Même si l’on a tout oublié de cette femme, l’imagination se plaît à déceler dans les plis délicatement défaits du papier le souvenir à peine fané du parfum qui, le soir où elle en sortit un à un les innombrables accessoires avant de le trouver tout au fond, s’exhala de son sac à main. Quant au texte, écrit sans doute de la pointe du minuscule crayon de papier qui accompagnait l’agenda, le temps aussi bien que l’entrecroisement trop serré des pliures l’ont à demi effacé. Ce qu’on y devine encore ici et là de l’écriture montre bien qu’elle est devenue illisible, comme si les lettres s’étaient elles-mêmes recroquevillées, rabougries, morcelées, disjointes, de sorte que le souvenir semble définitivement perdu d’une rencontre qui eut peut-être lieu, en ce jour dont le feuillet porte le chiffre et le mois imprimés dans sa marge supérieure au dessus du nom terriblement passé de mode d’un saint ou d’une sainte, mais dont l’année reste inconnue. Reste que pendant toutes ces années on a gardé sans le savoir au fond d’une poche, avec tout un fouillis de morceaux d’allumettes et de brins de tabac, une petite boulette de papier qui renfermait tout un jour de la vie d’une femme, un jour avec son matin et son soir, un jour qui peut-être, là où elle se trouve à présent, manque à sa mémoire, et c’est toute sa vie qui, de cet unique accroc, menace de filer entre ses doigts comme les mailles d’un bas.

Ces notes, c’est tout un jeu de cartes aux bords effilochés, déchiquetés qu’il s’agit de trier, d’ordonner, d’appareiller.

Le plus souvent, on ignore la règle du jeu. Le plus souvent, c’est du tri, du classement que naît la règle, et non l’inverse. Et c’est en déployant entre ses doigts l’éventail de ces cartes  de cette « main »  que l’homme assis devant sa table invente le jeu ou, plus exactement, que le jeu s’invente de lui-même, se construit, se modélise. Ainsi, là où il croyait avoir, assemblant les pièces du puzzle, reconstitué l’image qui l’habitait depuis des mois ou des années, c’est une autre image qui lui apparaît, dont il ignorait abriter en lui le modèle, et dans laquelle il peut pourtant se reconnaître.

Sur le rectangle de la table, il y a aussi les instruments d’écriture. Il y en a de toutes sortes. Des stylos à bille ou à plume, des porte-mine de calibres divers. Le plus souvent, ils sont disposés en bouquets dans des pots. Parfois, on a envie de les prendre dans la main comme les baguettes d’un mikado pour les laisser brusquement tomber sur la table. Le meilleur n’est pas forcément le plus beau, le plus lourd à la main, mais celui, Dieu sait pourquoi, d’où les mots semblent couler d’eux-mêmes, et s’assembler, et se répondre sans qu’il soit besoin d’en user la plume à force de ratures et de biffures.

Les phrases, il en est qui viennent toutes seules, qui tombent d’un bloc, qui s’allongent sur la ligne d’une seule coulée, clé en main pour ainsi dire, alouettes toutes rôties. Peut-être les avait-on déjà écrites, mais où, mais quand, dans quel autre texte ? Peut-être les avait-on lues, autrefois, mais dans quel livre ? Il faudrait n’avoir jamais rien oublié. Il faudrait pouvoir, avant d’écrire le moindre mot, tout relire, ses propres écrits et ceux des autres, tout ce qu’on a depuis l’enfance écrit ou lu, retrouver tous les mots effacés des ardoises, depuis le premier ânonnement, le premier signe reconnu comme tel. Il faudrait tout mettre entre guillemets, à commencer peut-être par soi-même.

C’est un drôle de mot, « guillemets ». Sur la table, il y a encore les dictionnaires. Celui-ci m’apprend que le mot guillemet vient du nom de l’imprimeur qui inventa ce signe, au XXVIème siècle. L’homme avait nom Guillaume, ou peut-être que non, que c’était son amie qui s’appelait Guillemette et qu’il avait une façon toute particulière, pour l’accoler, la cajoler, de placer ses deux mains de part et d’autre de ses hanches. Sur la table s’empilent les dictionnaires aux tranches ébouriffées de signets qui racontent ou peut-être inventent l’histoire des mots, disent de quelles bouches ils viennent et par quelles bouches ils ont passés, qui les a parfois mâchouillés, mordillés jusqu’à les rendre hérissés d’aspérités au point que la bouche s’écorche à les redire, parfois suçotés jusqu’à les arrondir et les lisser comme des perles ou des galets à faire sans fin rouler entre langue et palais sans savoir si l’on finira par les avaler tout rond ou par les envelopper dans son mouchoir pour les finir une autre fois, si d’ici là on ne les a pas oubliés au fond d’une poche.

L’homme assis tout seul à sa table sait-il seulement ce qu’il écrit ? Le sait-il lui-même ?

Peut-être serait-il surpris d’entendre tous ces mots qu’il écrit prononcés par une bouche autre que celle, à la langue de silence, dont les lèvres s’ouvrent et se ferment au fond de lui comme les valves d’une praire. Serait-ce alors s’entendre, entendre sa vraie voix, même sans la reconnaître, comme il arrive quand pour la première fois on écoute au magnétophone sa voix enregistrée ?

Peut-être  ressemble-t-il aux enfants à qui, lorsque la fatigue ou l’excitation les fait parler à tord et à travers, on dit en haussant les épaules : « Tu ne sais pas de quoi tu parles ».

Lui ne sait pas de quoi il écrit. Il ne sait pas à qui s’adressent les mots qu’il aligne sur la page, ni d’où ils viennent, pourquoi il les a choisi entre mille ¾ mais les a-t-il vraiment choisi ? ¾  ni ce qu’il veut dire à travers eux, ni ce qu’ils veulent dire vraiment, sauf à ne considérer chacun d’eux qu’isolément et sans lui donner plus de sens qu’à une étiquette accrochée à l’objet qu’elle désigne.

Il pense : « Les mots ne veulent rien dire ». Il pense que les mots ne pensent pas, qu’ils ne peuvent vouloir dire, avoir la volonté de dire. Il pense aussi : « Et si moi non plus je ne voulais rien dire ? Si moi non plus je n’avais de volonté pour dire, ou si, tout simplement, comme un mot qui ne veut rien dire, je n’avais pas de sens, si j’étais sans objet, une ombre oubliée, si aucune chose en ce monde n’avait besoin de moi, de moi en tant que mot unique, sans synonyme, sans périphrase possible, pour être nommée, pour être dite, mise en demeure de mémoire.

Si quelqu’un lui demandait, là, maintenant, ce qu’il écrit, que pourrait-il répondre ? Il ne s’est pas encore posé la question. Il est trop tôt pour lui d’y penser, trop tôt pour lui de croire à cet écrit trop frais. Même commencer seulement d’y croire, ce serait trop y croire, oui, ce serait avoir à proprement parler l’outrecuidance d’imaginer que quelque chose est là, qu’un dessin déjà se révèle dans le fouillis des lignes.

C’est ainsi. Ce n’est pas la première fois que cela lui arrive. Un matin, il se réveille avec, sortant de sa bouche, un fil aussi ténu qu’un fil de la vierge tendu entre deux branches en travers d’un chemin à la merci de la plus infime risée. Ce fil, c’est peut-être l’extrémité enfin trouvée d’un écheveau inextricablement mêlé dont les noeuds se tordent dans sa tête depuis des mois.

Mais c’est peut-être le contraire. En tirant sur le fil, c’est peut-être toute une garde-robe en lui qu’il détricote maille après maille, rang après rang, et voici la laine qui s’amoncelle et s’emmêle sur la page, en un tas grandissant de bouclettes qui se nouent les unes aux autres comme les mèches d’une chevelure jamais brossée.

 

 

 

 

Ou bien c’est un pêcheur qui l’a ferré dans son sommeil. Ou peut-être pas lui mais quelque chose en lui, au fond de lui, quoique ce soit, il ne le sait pas encore, une sirène d’entre deux eaux aux seins pareils à deux galets veinés de rose et de bleu polis par l’amoureuse et incessante caresse de l’onde, une sirène au pubis barbu d’algues translucides à l’endroit où la peau douce du ventre peu à peu devient squameuse et se couvre d’écailles d’or, ou seulement une vieille godasse comme en dessinent les humoristes dans les journaux avec, dans l’entrebâillure de la semelle et de l’empeigne, une denture de clous pareille à celle d’un brochet affamé.

Il ne sait pas. Il ne sait pas encore. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il ne faut pas tirer trop fort et, surtout, qu’il ne faut pas parler, qu’il ne faut pas en dire le moindre le mot. Le moindre mot serait précisément cette infime risée qui pourrait rompre le fil et l’emporter à tout jamais.

D’ailleurs, s’il s’est mis à table, ce n’est pas pour dire. C’est seulement pour écrire. Non pas prendre la parole, mais la plume. Non pas prononcer les mots, les faire sonner et résonner, mais les coucher sur le papier, les mettre à plat, les réduire, tous sur le même plan, aux deux dimensions de la page, les seules que le regard puisse prendre au piège du premier coup d’œil. Il n’en demande pas davantage, et qu’on ne lui en demande pas davantage. Ce qui importe, c’est d’être là, assis devant la table, le stylo à la main. Ce qui importe, c’est de laisser couler, s’épancher, se répandre le flux des mots, noircir du papier, vider cartouche sur cartouche, oui, comme on grille des cigarettes.

Quand il n’est pas assis, il marche, la tête encombrée d’un peuple innombrable de vocables qui se heurtent, se bousculent, s’étouffent les uns les autres. Cherchent-ils la sortie, l’issue de secours qu’un signal lumineux, seule « lueur dans les ténèbres », y intitule comme l’antépénultième chapitre d’un feuilleton dont on espère et redoute à la fois le dénouement ?

A chacun de ses pas, un mot se couche dans l’empreinte de son pas, s’y fossilise aussitôt. Se retourne-t-il de loin en loin pour relire le chemin ainsi tracé, ainsi inscrit, décrit, ainsi écrit ? Même pas. Ce qui l’occupe, ce qui fait l’objet permanent de son souci, ce ne sont pas ces quelques échantillons d’herbier, timbres et vignettes sans plus de relief que des estampes un court instant pressés comme d’un coup de tampon entre la terre et la plante de son pied. C’est bien le nuage tourbillonnant de Fête-Dieu dont s’embrument ses esprits, firmament aux constellations polymorphes, réseau dont les noeuds sans cesse se font et se défont, dans une instabilité que l’équilibre de sa marche d’homme  et la station debout — ne parviennent pas à compenser.

C’est bien pourquoi il lui faut s’asseoir, devant une table, les pieds bien à plat sur le sol, les fesses calées au plus profond du siège, les hanches prises entre les accoudoirs, les coudes au contact stabilisant du bois, cherchant dans la multiplicité des points d’appui à s’assurer non pas seulement un polygone, mais tout un volume ¾ un polyèdre ¾  de sustentation.

Ecrire c’est, à l’étape ou au retour du voyage, défaire ses bagages, sacs et valises posés sur lit ou disposés sur ces supports de bois au plateau en forme de caillebotis qu’on trouve dans les couloirs et les chambres des hôtels.

Mais, que ce soit à l’étape ou au retour du voyage  oui, particulièrement au retour du voyage, juste avant le dernier pour ainsi dire  il sait qu’il n’aura pas le temps.

 

Il est possible que tout cela me soit venu d’une tasse que ma fille aînée m’a offerte, la veille justement du jour où je suis tombé malade.

Offrir une tasse   une coupe en quelque sorte  , ce n’est pas rien. Le mot offertoire vient tout seul à l’esprit, avec l’image du prêtre élevant le Calice vers le Christ écartelé sur la Croix, au-dessus de l’Autel. Puis vient le bruit de la grande hostie qu’il rompt entre ses doigts avant d’en porter les morceaux à sa bouche, courbé en deux comme pour se cacher de l’enfant trop proche dont il sent le regard fixé sur lui. Lorsque j’étais enfant de choeur, je n’ai jamais pu me résoudre à garder les yeux baissés pendant ce moment de la Communion.

Mais passons. En fait, il s’agit d’une de ces tasses qu’on appelle en Grande Bretagne un « mug », et qui tient davantage de la chope que de la tasse à proprement parler (on voit qu’avec mon calice, et, Sang du Christ, pourquoi pas mon Graal, je suis plutôt à côté de la plaque et qu’il aurait pu tout aussi bien n’être question que de m’offrir un verre au café du coin). Un bel objet, ma foi, ce mug, en métal inoxydable et à double paroi, de sorte que le thé ou le chocolat s’y tiennent au chaud sans qu’on se brûle à poser ses mains sur l’extérieur ou à le saisir par l’anse. Je ne m’en suis pas servi d’abord pour boire du thé ou du chocolat, mais du bouillon de légumes, deux jours de suite, pendant ma grippe.

Curieusement, quand je lui ai raconté de quelle manière j’avais étrenné son cadeau, ma fille a fait référence à une autre tasse, celle dans laquelle elle m’a vu boire pendant toutes les années de son enfance, principalement à Villiers-Saint-Georges. Dans notre famille, dans la famille que nous formions alors, le petit déjeuner était une affaire strictement individuelle, et les rassemblements matinaux autour de la table ou du petit bar de la cuisine étaient l’exception. Chacun déjeunait pour son propre compte, à son heure, de la manière qui lui convenait, mangeant et buvant ce qui lui plaisait et dans les ustensiles qui lui étaient familiers. Nous pratiquions le petit déjeuner dépareillé, dans tous les sens qu’on peut attribuer à ce terme, et j’aurais le cœur brisé si l’on venait me dire aujourd’hui que ce n’était pas à la satisfaction de tous.

Moi, je buvais mon café toujours dans la même grande tasse, dernière rescapée d’un service de fabrication courante que j’avais autrefois possédé, du temps que je vivais seul dans un appartement de deux pièces, à Mitry-Mory, rue d’Etiennes d’Orves, pour être précis. Il s’agissait d’un service en verre de couleur brune, composé d’un jeu complet d’assiettes plates et creuses, d’assiettes à dessert et de tasses avec leurs soucoupes pour quatre personnes. Je rangeais ce service avec le reste de ma vaisselle sur des étagères constituées de simples planches de sapin posées sur des briques, sans le moindre système de fixation. Ce genre d’installation, rudimentaire mais peu coûteux, était assez à la mode à l’époque. Il arriva qu’un jour, je heurtai du genou une des étagères basses et que l’ensemble s’écroula à mes pieds dans un grand fracas de verre brisé. Seules, parmi les débris, cette tasse et sa soucoupe étaient restées intactes.

Et puis, des années après, mais je ne sais plus aujourd’hui dans quelles circonstances, cette tasse et cette soucoupe furent elles aussi brisées. Dans les mois qui suivirent, j’essayai tout à tour la totalité des tasses de la maison, mais sans en trouver une seule qui pût seulement prétendre à l’exclusivité de ma pratique. Pourtant, la mère de mes filles était céramiste, de sorte que la maison était emplie d’une grande quantité d’objets façonnées de ses mains, parmi lesquels des tasses, des bols et des coupes de toutes sortes qui se renouvelaient sans cesse puisqu’aussitôt vendus ou offerts en cadeau à l’une ou l’autre l’occasion, ils étaient remplacés par d’autres. Pour des raisons multiples, aucun de devint jamais aussi familier à ma main et à ma lèvre que ma tasse en verre brun. Les bords de certains étaient trop évasés ou, à l’inverse, trop incurvés vers l’intérieur, de sorte que, dans un cas comme dans l’autre, le liquide en débordait largement de part et d’autre de la bouche. Certains avaient la paroi trop épaisse ou trop mince. J’avais toujours peur de m’y casser les dents ou d’en briser la faïence d’une  morsure distraite. Parfois, c’était l’émail semblait trop lisse à ma peau ou, au contraire, le biscuit qui laissait passer au travers les aspérités de la chamotte. La circonférence, tantôt trop large, tantôt trop étroite, ne permettait pas à mes deux mains jointes en coupe autour d’elle d’y trouver la juste mesure de leur étreinte. Certains était trop lourds, d’autres trop légers, le doigt se coulait mal dans leurs anses, s’y retrouvait coincé ou perdu comme dans un vêtement trop grand.

C’était il y a longtemps.

Depuis, errant le dimanche sur les brocantes de village et les vide-greniers, je gardais toujours un œil attentif aux empilements de vieille vaisselle dans l’espoir d’y retrouver une tasse du même modèle que celle que j’avais si définitivement perdue. Statistiquement, même si ce modèle avait été fabriqué et vendu à un nombre considérable d’exemplaires, j’avais peu de chances de réussir. La variété des tasses et des bols est infinie. Pourtant, un jour, il n’y que quelques mois de cela, le miracle s’est produit, j’ai retrouvé ma tasse, qui plus est bien posée sur sa soucoupe, au milieu de tout un étalage dépareillé.

Je l’ai prise dans mes mains. J’ai tout de suite retrouvé le contact familier du verre et de son volume, la place exacte de mon index dans la courbe de son anse. Oui, ce que j’avais entre les mains, c’était bien ma tasse familière, réservée à mon usage exclusif et jaloux depuis des temps immémoriaux et miraculeusement échappée d’entre les murs hérissés de tessons des prisons de l’oubli. Ce que je tenais entre les mains, tremblant d’en voir se renverser sur mes genoux les centaines de cafés au lait, c’étaient, rassemblées en un seul geste quasiment sur le point de se commémorer lui-même, des années et des années de petits déjeuners, la tasse posée à même le sol près de la tête de mon lit, dehors sur une marche d’escalier dans le premier clin d’œil du soleil, sur le clavier du piano, très loin vers la droite, en équilibre sur deux ou trois dièses dont je n’ai jamais trouvé l’usage ou bien encore près de la fenêtre où j’avais ma table de travail, sur une feuille couverte d’écriture dont elle allait cerner quelques mots du cerne brun de sa propre trace, bref, dans tous les lieux où, pendant toutes ces années, j’avais bu mon café du matin.

La tasse et sa soucoupe n’étaient ni ébréchées ni même fêlées. Je savais par expérience durement acquise que la série dont elles étaient peut-être les derniers échantillons au monde ne connaissait pas la demi-mesure : en cas de choc, ça passe ou ça pète. Si elle n’avait pas été aussi épouvantablement sale, j’aurais pu, comme autrefois lorsque j’avais bu mon café, porter la soucoupe à mon œil comme un gigantesque monocle pour voir le monde au travers coloré en sépia. Peut-être même aurais-je pu découvrir, elles aussi teintées du camaïeu brun de la nostalgie, l’une et l’autre de mes filles occupées, un matin de Pâques par exemple, à chercher les œufs cachés à la pique du jour dans les branches basses des arbres du jardin.

Cependant, ce n’est pas la poussière et la crasse qui m’ont arrêté au bord, tout juste au bord de demander au brocanteur quelle somme il en demandait. Ce n’est pas non plus la crainte de m’entendre réclamer une somme prohibitive : si le tout pouvait valoir une dizaine de francs (à ramener à cinq par principe d’innocent marchandage tacitement reconnu par l’une et l’autre des parties), c’était le bout du monde.

Je n’ai pas besoin de dire ici ce qui m’a arrêté. Je sais juste que, pendant une très brève seconde, je me suis vu moi-même reposer la tasse à sa place sur l’étalage et faire un geste de la main en direction du brocanteur qui s’avançait déjà, prêt à marchander son prix avant de l’avoir annoncé avant de m’éloigner avec à peine un haussement des épaules. Si cette seconde avait duré, je sais qu’il n’aurait pas fallu me pousser beaucoup pour m’inciter à me courir après, jouant des coudes dans la foule, m’agripper par le bras, me réclamer à moi-même des explications, qui sait, me supplier, peut-être même finir par me convaincre à la fin de conclure l’achat, et puis après ?

Quand j’étais petit, à cette époque de ma vie où moi aussi je m’éveillais dans le soleil de Pâques avec déjà le goût du chocolat dans la bouche, je lisais les aventures de Sylvain et Sylvette dans de grands albums à couvertures cartonnées. Ces albums, je les retrouve aujourd’hui sur les brocantes. Ma main se tend vers la pile qu’ils forment sur le devant d’une table. J’ouvre le premier. J’y retrouve Sylvain et sa petite sœur Sylvette, elle avec son fichu rouge sur les cheveux et lui avec son bonnet et surtout la ceinture extraordinairement longue qu’il portait enroulée autour de la taille et qui lui servait à de multiples usages. J’y retrouve leurs animaux et aussi les « compères », le loup, l’ours et le renard. Je retrouve aussi la matière même de l’album. Là aussi, le brocanteur se lève de sa chaise. L’autre ne pouvait pas deviner que j’avais possédé autrefois une tasse telle que celle que j’avais choisie sur son étal. Celui-ci, d’un coup d’œil, évalue mon âge. Son regard se teinte de bienveillance, presque de complicité quand il se rend compte que, même avec une confortable marge d’erreur, je suis effectivement d’âge à avoir tenu cet album, à l’époque où il fleurait bon le neuf et où la glaçure de sa couverture était encore intacte, entre mes mains d’enfant. Il ignore toutefois s’il a affaire à collectionneur ou à un simple nostalgique. De sous sa table, il sort un exemplaire supplémentaire, m’indique du doigt le numéro : c’est le premier de la série. Je n’y jette même pas un regard. Il ne saura jamais si je suis un collectionneur ou un simple badaud un instant interpellé par un reflet fugace de sa propre enfance. D’ailleurs, ses albums, sortant à l’évidence d’un grenier poussiéreux, ne fleurent plus le neuf depuis sans doute très longtemps. Mon enfance avait meilleure odeur, et les souvenirs sont toujours plus vivants quand on les raconte que quand on les voit exposés dans des vitrines.

Cette image d’un homme écrivant à sa table, de préférence devant une fenêtre, je me rends compte qu’elle m’accompagne depuis longtemps. Même s’il m’arrive de ne pas la regarder pendant des jours et des semaines, elle est toujours là, comme une carte postale coincée dans le coin du miroir au-dessus du lavabo de la salle de bain, entre le cadre et la glace, une carte postale que j’aurais un jour reçue d’un voyageur anonyme ¾ au verso, cette image, au recto, juste mon nom et un timbre qui aurait Dieu sait comment échappé au cachet de la poste, de sorte que je ne peux seulement pas savoir d’où elle me fut envoyée. Ou plutôt, non, même pas de timbre. Le facteur, bon enfant, a bien voulu que je règle la surtaxe à crédit. Depuis, à chaque fois que je prends la plume, je m’acquitte un peu plus de ma dette, même si j’ignore combien de mensualités il me reste à payer.

Cette image tient une grande place dans un livre que j’ai presque fini d’écrire et qui n’a pas encore de titre. Dans ce livre, c’est la nuit qu’écrit mon personnage, à la lumière d’une lampe, près de sa fenêtre ouverte. Il est nu car la nuit dans laquelle il écrit est une nuit d’été et qu’il fait une chaleur à ne pouvoir supporter sur soi la moindre étoffe, le moindre fil, même arraché à la lisière du voile bleu de la Vierge. Mais s’il est nu, c’est aussi et surtout parce que je l’oblige, dans ce livre, et sous la menace d’en être définitivement gommé, à écrire les choses comme s’il se dévêtait d’une peau à la fin devenue trop étroite. Et cette raison qu’il a d’être nu à sa table pour écrire, c’est seulement maintenant, là, en écrivant ces mots que je la découvre, ou que je la retrouve, comme une chose qu’on aurait perdue au point d’avoir même oublié qu’on l’avait un jour tenue entre les mains.

Cette image, je la vois ce soir distinctement en filigrane dans le papier sur lequel j’écris, sans même avoir besoin de le regarder par transparence. Mais cette fois, il fait grand jour dans la fenêtre ouverte sur une sorte de patio dont le mur est lui-même percé d’une fenêtre ouvrant sur une étendue de champs en labours, surfaces d’ocre et de sombre émeraude cernées de bruns et de rouges au loin desquelles une rangée d’arbres aux branches maigres et nues marquent la ligne d’un chemin. Une page blanche est posée sur la table, sur laquelle s’esquisse l’ombre à peine marquée de jaune pâle d’un verre à pied à demi rempli de vin blanc. L’homme est assis de biais contre la table, la tête penchée sur son épaule. Il tient contre lui la caisse d’une guitare, mais ses deux mains reposent sur ses genoux. Il n’a, je pense, pas loin de quarante ans et porte, formant avec sa chevelure épaisse une crinière noire autour de son visage, une barbe qui le marque aussi précisément dans son époque que le cachet de la poste sur le timbre d’une carte.

Il me faut préciser ici que cette image est une image de bonheur. Je la vois en quelque sorte comme l’antithèse, le négatif d’une autre image, celle, terriblement convenue, du poète maudit qui, grinçant des dents avec autant d’ardeur qu’il fait grincer sa plume, noircit du papier à longueur de nuit dans sa mansarde sans chauffage et à la seule lueur d’une chandelle, quand ce n’est pas celle, tombée d’une lucarne avec un coulis ininterrompu de courants d’air, de la lune narquoise qui joue des nuages comme une moqueuse coquette de son  éventail.

Est-ce qu’on ne peut écrire, peindre, créer que dans la souffrance, dans l’exil, dans l’abandon, la solitude, celle-là même de l’enfant que j’évoquais plus haut, qui disait sans être entendu de personne « Regarde ce que j’ai fait » ?

Je songe à cette parole elle aussi très convenue, prononcée à propos de certains artistes, selon laquelle ce qu’ils font leur sort des tripes.

Je ne tomberai pas dans la facilité d’épiloguer ce qui, en réalité sort ordinairement des tripes de tout en chacun, sinon pour dire que justement, ce qui sort des tripes d’un artiste n’est ni plus ni moins que ce qui sort des tripes de tout un chacun.

L’évocation des tripes d’un homme, quel qu’il soit, étalées au soleil, fût-ce celui des feux de la rampe, me révulse plutôt. Même si j’appartiens à une génération d’hommes et de femmes dont le destin a tenu la chair à l’abri des canons, l’image me fait plutôt penser à des récits de guerre. En ce sens, elle n’est pas nouvelle, comme en témoigne l’antique chanson du roi Renaud :

Le roi Renaud de guerre vint,
Tenant ses tripes dans ses mains.
Sa mère était sur le créneau,
Qui vit venir son fils Renaud.

Renaud ! Renaud ! Réjouis-toi !
Ta femme est accouchée d’un roi !

Le reste m’échappe, mais le peu qui précède en dit déjà suffisamment long.

Si j’étais un écrivain, je n’aimerais pas qu’on dise de moi que j’écris avec mes tripes. Il me semble que le bon écrivain, le vraiment bon écrivain, c’est justement celui dont l’art est si consommé qu’il peut donner au lecteur l’illusion que ce qu’il écrit lui vient tout droit des tripes. La question corollaire est bien sûr de savoir si le vraiment bon lecteur n’est pas celui qui saura déceler, sous l’apparence d’un texte en forme de hoquets, de vomissures, de cris, de hard-rock littéraire évoquant les rictus grimaçants qu’on voit aux visages en sueur de certains chanteurs, le travail éminemment cérébral et intellectuel de l’écrivain.

Le mot « travail » m’est venu tout seul sous les doigts et, je le crains, sans avoir vraiment transité par ma pensée, ou alors en rasant les murs, comme un qui veut passer inaperçu. C’est le mot de Van Gogh qui écrivait à son frère : « Mon travail à moi, j’y risque ma vie ». Je ne suis pas certain que peindre, pas plus qu’écrire, soit vraiment un travail. Je me donne encore une cinquantaine d’années pour réfléchir là-dessus. Pour l’instant, je me contenterai de ceci :

Peut-être existe-t-il, dans l’immense domaine de l’écriture, une limite en-deçà de laquelle écrire n’est pas encore un travail, mais seulement un jeu ¾ ou une limite au-delà de laquelle écrire cesse d’être un travail pour devenir un jeu, un jeu dont s’alimente le bonheur de vivre, d’aimer et d’être aimé, même si l’objet de l’écriture est le malheur, la solitude de ne pas aimer, la terrible torture de ne pas être aimé.

Et si écrire est enfanter, face à la redoutable malédiction divine Tu enfanteras dans la douleur, je veux, moi, le faire dans le plaisir, dans la joie et la jubilation, à tout le moins dans la sérénité.

Car cet homme tranquillement installé à sa table, une guitare sur les genoux, c’est moi. La photographie a été prise à mon insu alors que j’étais occupé à écrire une chanson dont le titre est « La Lettre » et dans laquelle il est raconté comment on peut écrire une chanson, à la fin d’une matinée d’automne, assis devant sa fenêtre, avec pour tout viatique non pas une tasse de café au lait, mais un verre de vin blanc. Elle commence par ces mots :

Une feuille est sur ma table
Midi sonne au bourg voisin
Un écolier sans cartable
Passe le long du jardin

Le cartable est par excellence l’attribut de l’écolier. Je ne sais pas ce que sont devenus tous mes cartables, depuis le premier que j’ai possédé, à l’âge de trois ans, pour ma première rentrée des classes, une petite sacoche rouge à bandoulière faite d’une matière que j’imagine après coup ressembler à du carton bouilli et qui ne me servait guère qu’à transporter ma serviette pour le repas de midi à la cantine et mon quatre heures. Ma sœur aînée avait exactement le même, ou peut-être le sien était-il d’une autre couleur. S’il s’agit en réalité du seul dont je me souvienne avec précision, c’est qu’il m’arriva un matin de ne pas le retrouver au moment de partir à l’école. Ma mère, plusieurs semaines après, le découvrit sous la table de la salle à manger où j’avais joué à je ne sais quoi avec ma sœur, posé sur une traverse de bois qui maintenait, sous le plateau, la partie supérieure du piétement. Les autres, je les oubliés. Perdus et oubliés.

J’ai dit que j’écrivais pour mes filles. Un jour, l’une d’elles m’a fait remarquer que je ne parlais jamais de mon enfance. Pourtant, cette chanson qu’elle m’a pendant sa propre enfance mille fois entendu chanter, de quoi parle-t-elle, sinon de mon enfance ?

L’écolier sans cartable, c’est moi. Je peux sans peine lui remettre son cartable sur le dos ¾ non, pas sur le dos, je n’ai jamais possédé de cartable à bretelles. Voilà, c’est fait. La porte du quatrième étage vient de se refermer derrière lui. L’estomac lourd de chocolat, il descend l’escalier. Le temps de cette descente, il est tout entier dans sa main qui glisse sur la rampe comme sur un toboggan. Au bas du toboggan, il y a une grosse boule de cuivre. Sa mère lui interdit toujours de se laisser glisser à califourchon sur la rampe car, dit-elle, il risque en arrivant sur la boule de s’y écrabouiller les parties. Les parties : c’est comme cela qu’on disait, dans cette enfance-là. En arrivant au bas de l’escalier, comme à chaque fois, il regarde la boule et, comme à chaque fois, il pense à ses parties. Il imagine une glissade vertigineuse brutalement interrompue par un coup de cette boule dans l’entrejambe. Du coup, il lui semble que tout son fourbi lui remonte dans le bas ventre comme si, réellement, un tel choc le menaçait. Du revers de la manche, il astique un petit coup la boule et se regarde dedans pour s’y voir le visage monstrueusement déformé comme celui des visiteurs qui sonnent à la porte quand, dressé sur la pointe des pieds, on les observe à travers le judas.

Le voici dans la rue qu’il doit traverser sous le regard toujours inquiet de sa mère perchée sur le balcon. C’est un matin frais d’octobre. Pourquoi n’attend-il jamais d’être arrivé sur le trottoir d’en face pour se retourner ? C’est au beau milieu de la chaussée qu’il s’arrête, se retourne et lève le nez vers le balcon du quatrième où sa mère lui fait signe de se hâter de traverser. Un jour qu’il était petit, c’est seulement en la voyant là-haut agiter ses chaussures qu’il s’était rendu compte qu’il avait gardé aux pieds ses chaussons, des chaussons plutôt bizarres qu’elle lui avait taillés dans des chutes de feutrine.
 

Ici, il faudrait dessiner sur la feuille de papier un petit labyrinthe comme on en donne aux petits enfants dans les classes maternelles. Juste un chemin qui part de la maison pour arriver à l’école, quelque chose comme une phrase, oui, une phrase très simple mais qui ferait semblant de se cacher dans un fouillis d’incidentes, de subordonnées relatives ou circonstancielles dont chacune pourrait, on le sent bien, être le point de départ d’une nouvelle phrase, d’un nouveau paragraphe, d’une autre histoire à raconter. Un chemin comme un long corridor entre des portes entrouvertes.

La première porte, c’est celle de l’épicerie. L’épicier et sa femme s’appellent Monsieur et Madame Garcia. Leur boutique est très vieille et très sombre. Madame Garcia se tient derrière un long et haut comptoir de bois sur lequel trône une balance de Roberval exactement pareille à celle qui se trouve au-dessus de l’armoire du fond de la classe, devant un mur d’étagères sur lesquelles s’empilent des boîtes de conserve, des paquets de nouilles, de sucre, de farine, ce n’est pas le moment de dresser un inventaire. Je veux juste dire ici qu’on y voit encore de grands sacs aux bords ouverts comme des cols roulés sur des trésors de riz et de lentilles avec, dans chacun d’eux, une petite pelle de métal à manche de bois.

La seconde porte, un peu plus loin, s’ouvre dans une devanture de bois peinte en rose. C’est celle de la mercerie de Madame Dumont, qui tient aussi commerce de lingerie, mais une lingerie, comment dire, plutôt à destinée à l’usage des familles. Dans sa vitrine, rien de coquin ni de frivole. Si l’œil s’y rince, c’est d’une eau des plus pures, peut-être même bénite. On n’y peut voir que des dessous sans surprise, gaines et corsets couleur chair, amples culottes d’épais coton sans le moindre liseré de dentelle, soutien-gorge aux bonnets démesurés, désespérément opaques et disposés  car c’est ici la vitrine de la femme coupée en morceaux  sur des bustes sans bras et sans tête.

Relisant ce qui précède, je ne peux m’empêcher d’insérer un petit paragraphe digressif. J’écris ces lignes à Vielvic, en Cévennes. Pas plus tard qu’hier, à Alès, mon œil a été irrésistiblement attiré par une figurine bois d’une trentaine de centimètres de hauteur qui, dans la vitrine d’une pharmacie, représentait un buste de femme était revêtu d’une sorte de gaine ou de corset couleur chair abondamment pourvu de lacets, bardé de baleines et au bas duquel pendouillaient quelques attaches de caoutchouc destinées à retenir les bas. L’objet, qui tenait à la fois du jouet et de l’accessoire orthopédique, me ramena aussitôt à la boutique de Madame Dumont. Son petit air franchement désuet interdisait de penser qu’il pût être exposé là à des fins publicitaires. J’imaginai plutôt que le pharmacien, animé de je ne sais quelle excessive pruderie sous-tendue par un soupçon de perversité, l’avait mis là à des fins plutôt propitiatoires et pour contrecarrer l’effet produit sur les badauds par le nombre proprement hallucinant de boutiques de frivolités dont est pourvue la ville et qui les rend tous pareils, les yeux exorbités et la langue traînant jusque par terre entre leurs jambes, à des loups façon Tex Avery.

Devant cette boutique, l’écolier passe très vite. C’est qu’à côté des dessous qui, ordinairement cachés, y sont mis à jour, Madame Dumont expose aussi dans sa vitrine des bas de nylon ou de soie enfilés sur des jambes elles aussi amputées de leurs corps. La question est pour lui de savoir pourquoi les jambes des femmes ¾  couture du bas que prolonge jusque dans son ombre sur le pavé des trottoirs l’aiguille du talon ¾  n’exercent pas sur lui cet attrait qui fait se retourner sur elles et se pousser du coude entre eux les hommes dans la rue.

En face, une autre porte s’ouvre sur l’odorante boutique du marchand de couleurs. Monsieur Dubuis, veste blanche maculée de taches multicolores, est peintre et c’est sa femme, une petite maigrichonne à visage de fouine, qui tient la boutique. Ils ont une fille qui a exactement  l’âge de mon écolier, une grosse au visage blême et lunaire, dont sa mère, pour se moquer, dit toujours qu’elle est amoureuse de lui.

A l’angle de la rue, une boucherie et, de l’autre côté du carrefour, une librairie papeterie devant laquelle il s’arrête longuement pour littéralement baver, le nez et la bouche écrasés sur la vitre, devant un stylo à quatre couleurs somptueusement présenté dans un écrin.

Un peu plus loin, une crémerie. Je tiens à la citer. Je suis à la veille de mes cinquante ans et j’ai envie de le voir passer devant cette boutique où il viendra peut-être, ce soir après l’école,  un grand bol de faïence à la main, pour y acheter du fromage blanc.

Il me faut aussi parler de la boutique du photographe, Monsieur Raffaitin, dans la vitrine de laquelle se trouve l’appareil photo de ses rêves, un petit Kodak Starflash tout noir. Cet appareil, il en rêvera longtemps. Il lui sera offert à l’occasion de sa Communion solennelle, avec un Missel à reliure de cuir, un chapelet dans un petit étui vert et une montre en plaqué or. Alors voilà, le grand jour est arrivé. La pellicule est dans l’appareil. Il introduit une petite ampoule bleue bien à sa place au centre du gros réflecteur qui surmonte l’appareil. Toute la famille est rassemblée devant la fenêtre, petit groupe à peine distinct dans le minuscule viseur carré. Il appuie doucement sur le déclencheur, mais rien ne se passe. Il aura beau forcer, le petit oiseau ne voudra pas sortir. Il faudra porter l’appareil chez le photographe et attendre de longues semaines qu’il soit réparé ou échangé pour avoir enfin le plaisir d’entendre le déclic de la première photo et se brûler les doigts en retirant du flash la petite lampe noircie. Serait-ce trop forcer la note que d’ajouter que la montre, elle non plus, ne fonctionnera pas, que son remontoir sera bloqué et qu’en définitive il n’y aura moyen, ce jour-là, ni de marquer temps, ni d’en saisir un seul instant.

Je sens bien que ce qui s’annonce au bout du fil, c’est davantage le grincement des clous d’une antique galoche sur le pavé que l’appel d’une sirène plutôt sexy échappé de sa bouche en compagnie d’une demi-douzaine de baisers dans une bulle en forme de flacon de parfum. Pour peu qu’on tire encore sur la ficelle, bien d’autres objets s’ajouteraient à ceux-là qui, jalonnant le chemin de l’écolier, égrènent le chapelet sans cesse recommencé des convoitises, des frustrations, des espérances remises de lendemain en lendemain, des attentes au bout du compte toujours déçues, non, finalement, ce n’est pas ça que je voulais, j’attendais mieux, autre chose, oui, encore et encore autre chose.

Des couteaux d’abord, et pour commencer, un authentique poignard au fer étincelant qui figurera, au cours d’une kermesse paroissiale, parmi les nombreux lots du jeu des enveloppes et pour lequel il dépensera la totalité de son argent de poche du mois pour la triste déconvenue, après avoir gagné successivement trois paquets de riz, une boîte de cassoulet, un cendrier, deux vases, un couvert à salade, un taille-crayon, un bloc de papier à lettres enluminé de fleurettes et une bouteille de Gévéor, de ne tenir en main qu’un misérable surin fait d’une lame au fil irrémédiablement émoussé emmanchée dans une poignée de vulgaire bakélite ; puis un autre, qui le fit béer des mois durant devant la vitrine d’un coutelier, un couteau suisse cette fois, véritable couteau de survie, presque aussi épais que long tant son manche renferme de lames et d’outils de tailles et de formes diverses, une scie, une lime, deux tournevis et un poinçon, sans compter tout un fourniment télescopique, pliant et à ressorts comprenant une paire de minuscules ciseaux, un coupe-ongles, un ouvre-boîte, un décapsuleur, un passe-lacet, une loupe, une boussole, une petite règle graduée d’un côté en centimètres et de l’autre en pouces, une pince à épiler, une fourchette, une cuiller, et jusqu’à un cure-dents logé dans une rainure secrète. Des couteaux, donc, mais aussi des jouets, comme cette voiture miniature faite de telle sorte qu’au moindre choc  comme le montre une photographie dans l’illustré en permanence ouvert à la bonne page sur sa table de nuit   elle explose en morceaux et qu’il attendra en vain pendant des mois, guettant jour après jour le passage du facteur, après avoir découpé et envoyé à une adresse improbable le bon de commande pourtant dûment renseigné accompagné d’un autre mois d’argent de poche sous forme de timbres. Et puis un pantalon noir à pattes d’éléphant aux jambes soutachées de la taille aux revers d’un galon doré et, pour aller avec, des bottes de cow-boy ainsi qu’une bague de métal argenté au chaton en forme de tête de mort, seul objet digne de son désir parmi les objets exposés dans la petite vitrine d’un distributeur automatique de bijoux de rien et de chewing-gums. Et puis, peut-être un vélo, tout simplement un vélo.

 

 

 

Le butin est plutôt maigre, guère plus qu’une série de vieille casseroles dépareillées accrochées à une ficelle au pare-chocs de la voiture d’un couple de mariés.

Ce qu’il faudrait, c’est retrouver le mot à mot des histoires qu’il se raconte, mon écolier, en pensant à tous ces couteaux, ces stylos, ces jouets, ces vêtements qu’il aura peut-être un jour ou qu’il n’aura jamais, oui, retrouver avec exactitude le pas à pas des déambulations de sa pensée alors que, sans le savoir, il apprend à écrire en rêvant aux objets de ses mille et une convoitises, et même aux bas de soie soigneusement tendus sur les jambes coupées des mannequins.

En attendant, je découvre à presque cinquante ans qu’on peut se retrouver dans l’évocation de sa propre enfance aussi dépaysé qu’en terre étrangère. Le pittoresque menace à tous les coins de rue, comme dans une ville qui s’efforce, à grands renforts d’enseignes, de colombages et de fenêtres à meneaux de rappeler  ses origines moyenâgeuses.

Je sais bien que si mon écolier me rencontrait sur son chemin, adossé au tronc d’un arbre mort ou contre la porte d’une maison aux fenêtres murées, un chapeau sur la tête masquant de son ombre les deux lourdes valises qui, sous mes yeux, débordent de tout le fourbi dont l’inventaire n’est ci-dessus qu’à peine esquissé, mais les deux mains tendues vers lui, car, une petite fille un jour m’en a fait le compliment après plusieurs aller et retour interloqués de son regard entre elles et mon visage, mes mains sont restées plutôt jeunes, si donc mon écolier me rencontrait ainsi, il ne me reconnaîtrait pas, pas plus qu’on ne se reconnaît du premier coup quand d’aventure on croise son reflet rendu à la vérité de sa fausse symétrie par un double jeu de miroirs dans la vitrine d’un magasin.

Je l’attraperais au vol par la capuche de son anorak et, penché sur lui, je lui dirais, regarde-moi, c’est moi, c’est toi, c’est nous, raconte-moi, je te dirai la suite, je te conduirai de l’autre côté de la page, là où tous les mystères s’éclaircissent, là où on peut trouver la clef qui ouvre toutes les portes, là où les couteaux ont de vraies lames qui coupent, là où le facteur arrive enfin avec, dans sa sacoche, un petit colis à ton adresse, là où les stylos n’ont pas seulement quatre couleurs mais autant de couleurs qu’il y a d’instants dans une vie à écrire et décrire, là où le petit oiseau sort sans se faire prier de l’appareil photo pour emporter dans son bec chacun de ces fragments pour en faire son nid, là où les jambes des mannequins s’animent et deviennent, même dépourvues de leurs bas à coutures, de vraies jambes accrochées aux hanches d’une vraie dame, oui comme celles de la petite sœur de Pinocchio, si Pinocchio avait eu une petite sœur, quand elle serait devenue grande, mais en échange, raconte-moi, encore et encore, n’oublie rien, conduis-moi comme un petit insecte affairé le long des tiges arborescentes de toutes les fleurs qui font de ta tête un jardin, de nous deux, c’est moi qui ai le plus soif de savoir, j’ai grand peur de t’avoir oublié.

Je pourrais avoir, dans le plus sombre rabicoin de ma mémoire, le souvenir d’un homme qui se serait posté un soir dans l’ombre d’un porche à la sortie de l’école pour ouvrir devant moi son manteau sur son pantalon défait avec l’air de me dire : « Regarde avec quoi je t’ai fait ». Je n’ai pas de souvenir de cette sorte, aussi me garderai-je de m’offrir, même le biais de la plus furtive rêverie, ce voyage dans le temps.

Je m’interromps d’écrire pour regarder mes mains. J’y cherche en vain ces taches de l’âge dont parle Aragon dans « L’Affreux » :
 

Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
Que m’importe chercher dans la magie des cieux
Les coutures les traits et les taches de l’âge


Mais lire les journaux demande d’autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux

 

Si je regarde mes mains, c’est pour échapper à mon propre regard dans le miroir des mots. Ce miroir, je le façonne et le truque à mon gré. Dans la buée de mon haleine, dans les nuées de mes propos, mon reflet s’y trouble, s’y estompe, devient flou, les marques s’y diluent comme dans la trace en queue de comète d’une gomme. Mais ce n’est pas pour moi que j’aurais voulu avoir gardé la peau lisse sous les yeux. Ce n’est pas pour moi que j’aurais voulu arriver à l’étape comme un voyageur sans bagages. Non, mais peut-être pour elles, pour mes filles. Moi, je regarde vieillir mon père. Égoïstement, ce sont mes propres traits que je regarde vieillir sur son visage, les coutures de mes propres blessures que j’y vois s’affirmer, les taches de mes propres péchés que j’y regarde se former. Voilà tout.

Est-ce que mes filles me surveillent de la sorte ?

Assises au bord de la piscine, elles me regardent venir vers elles seulement vêtu d’un maillot de bain. Elles me disent que je prends du ventre. C’est peut-être seulement pour rire. Mais aussitôt, je m’imagine une panse démesurément gonflée qui, alourdie par le poids des graisses, me retombe sur les cuisses au point que, même en état d’érection, le spectacle de mon propre sexe me devient interdit, je ne peux même plus voir avec quoi je les ai faites.

Je les regarde à mon tour. Elles sont debout, côte à côte, au bord de l’eau. Elles sont grandes et belles, semblables et différentes à la fois. Elles s’apprêtent à plonger. Elles sont sorties de l’enfance. Je ne saurais dire à quel moment exactement, ni par quelle porte elles sont à présent sorties de ce pays dont je disais plus haut ma surprise à m’y sentir comme étranger. Elles ont des complicités que j’ignore, des souvenirs où je figure sans le savoir.

Est-ce qu’elles guignent aussi leur mère du coin de l’œil ? Leur mère, je n’arrive pas à la voir vieillir. Je croyais qu’elle n’avait pas voulu vieillir avec moi, mais peut-être est-ce tout simplement qu’elle ne veut pas vieillir du tout.

Je l’ai vue, je l’ai revue il y a de cela quelques semaines après plus de deux ans, dans la maison qu’elle habite aujourd’hui, à l’orée d’une contrée où la nuit tombe sur une forêt dont on oublie le nom dès qu’on parvient à en sortir. Je n’étais pas seul. J’étais avec une autre femme, une femme qui m’a dit un jour : « Tu ne seras plus jamais seul ». C’est aussi parce que je n’étais pas seul, et parce que je ne le serai jamais plus que j’ai pu la revoir, et lui parler, et l’écouter.

Un jour, dans une maison où nous n’habitions plus ensemble, je les ai regardées descendre l’escalier, la mère et les deux filles à la queue leu leu, leurs trois mains sur la rampe. La mère et les deux filles, trois sourires ensemble.

Si j’étais Henri IV et si j’avais un fils, je ne baisserais pas ma culotte, je ne soulèverais pas à deux mains ma panse volumineuse devant ce fils en lui disant : « regarde avec quoi je t’ai fait ». Je le prendrais par la main pour le conduire près de sa mère et lui dire : « Regarde avec qui je t’ai fait ».

Que le Ciel m’en soit témoin : je ne savais pas, en commençant ce bavardage, que j’allais en arriver là.

J’en oublierais presque mon écolier, qui est toujours dans la rue, son cartable au bout du bras.

C’est jour de marché, de sorte qu’il ne prend pas par le plus court. Il remonte l’avenue de Gaulle entre les étalages des marchands jusqu’au marché couvert qu’il traverse de part en part pour retrouver la rue de l’école.

Face au marché couvert, dans la rue de l’école, il y a d’abord la fenêtre de la Mère Poil à la Poitrine. Ce n’est pas encore ainsi qu’il l’appelle. Le surnom viendra plus tard, quand il aura fait la connaissance de deux ou trois gaillards autrement délurés qu’il ne l’est encore et qui sauront lui montrer, dans la pointe où s’entrecroisent les revers de son peignoir, surgir une maigre touffe de poils grisonnants d’entre les seins de la vieille femme. Mais elle est déjà là, assise dans son fauteuil, postée comme en sentinelle derrière sa fenêtre sur l’appui de laquelle repose une cage où volettent deux ou trois canaris. Et si la vieille a le sourcil si rébarbatif, c’est qu’il se demande toujours si ce n’est pas à seule fin de veiller sur ses oiseaux qu’elle reste ainsi à sa fenêtre au moment où dans la rue passent les écoliers.

Plus loin, à gauche, c’est la boutique de la Mère Grès, une graineterie précédée d’une vaste cour parsemée de pots de toutes sortes, de vasques, de faux puits entre lesquels tout un peuple de nains de jardin semble figé dans un sommeil de bois dormant.

Mais il suffit. Là où je veux le faire arriver, c’est à l’école. D’ailleurs, nous y sommes presque. Pour une fois, il passera sans s’arrêter devant la « Boutique jaune », située devant l’école des filles puis devant la « Boutique verte », sa concurrente acharnée dans le négoce de la petite papeterie, de la confiserie et des jouets de rien, située celle-ci devant l’école des garçons.

Si les inscriptions « École de filles » ou « Ecole de garçons » ont été gravés au fronton des écoles de manière si indélébile que nombre d’entre elles les portent encore, c’est sans doute que ceux qui l’ont décidé n’auraient jamais imaginé vivre assez longtemps pour voir le jour où filles et garçons seraient au coude à coude dans les mêmes rangs sous les préaux des cours de recréation, et sans doute nombre d’entre eux sont-ils effectivement morts avant. Reste que mon écolier, au cours de toute sa carrière, n’entrera qu’une seule fois et unique fois dans l’école des filles, chargé sans doute d’une mission sans doute extraordinaire mais qui ne trouvera pas la moindre place dans sa mémoire à côté du souvenir de l’encore plus extraordinaire floraison de jupes et de tabliers tournoyants qui, dans la cour des filles où, le visage fardé de tout le sang de ses veines, il pénétrera par la petite porte ordinairement fermée à clef qui la sépare de celle des garçons, manquera de très peu lui faire perdre la raison.

Bref, je lui impose de passer devant les deux vitrines sans s’arrêter, et ceci au risque de lui briser le cœur car dans la première se trouve justement un petit Marsupilami à la queue démesurée, figurine de fil de fer enrobée de latex à laquelle on peut faire adopter les positions les plus variées qui fait, lui aussi, l’objet de sa convoitise depuis des semaines. Dans la vitrine de la seconde, c’est... Mais peu importe. La cloche sonne.

Les écoliers massés devant le portail s’y engouffrent en une meute qui, aux coups de sifflets du maître en blouse grise qui vient d’en ouvrir les deux battants, s’organise en un semblant de rang.

Lui n’a pas encore traversé la rue. Voici qu’à des années de distance, je lui fais faire ce qu’il n’a jamais fait : se débarrasser de son cartable et filer à toutes jambes en direction du bout de la rue.

Facile à dire. On ne se débarrasse pas comme ça de son cartable. Il y en a qui le traînent avec eux toute leur vie, au bout du bras ou sur le dos, grosse poche bourrée de vieux buvards effilochés, de papiers de bonbons, de bâtonnets de sucettes, de rognures de taille-crayon, de râpures de gomme, de fragments d’étiquettes, de plumes cassées, de bouts de craie blanche noircis dans l’encre, de tessons d’ardoise, de bons points dévalués, de billes, de mauvaises notes jamais avouées, de signatures mal imitées, de morceaux de sparadrap avec encore collées dessus des croûtes de bobos, oui, tout un tas de vieux machins, et même des coquilles de roudoudous (du temps de mon écolier, les coquilles des roudoudous étaient des coquilles de coquillages à ce point authentiques que, quand on avait fini d’en sucer le sucre, avec seulement un rien d’imagination, on pouvait y goûter le salé de la mer).

Il faudrait ici insérer tout un chapitre intitulé « Des mille et une manières de se débarrasser de son cartable ». Je ne sais pas, il pourrait peut-être le balancer par dessus la grille d’un jardin, le fourrer dans un bouche d’égout, le glisser entre deux barreaux du soupirail d’une cave, le confier à un copain (mais quel copain serait assez fou pour aller à l’école avec un cartable au bout de chaque bras ?), le cacher dans une cabane de chantier, sous le siège d’un abri-bus, l’enfouir sous les détritus d’une poubelle et refermer le couvercle dessus ou, simplement, le suspendre à une branche avec un bout de ficelle passé dans la poignée comme un fruit monstrueusement patibulaire et s’en aller sans attendre qu’il mûrisse pour choir avec son contenu sur la tête du premier venu, par exemple le maître d’école en personne, à lui faire avaler son sifflet. Mais je m’égare, je reconnais que je m’égare.

Le voici donc filant à toutes jambes vers le bout de la rue. Le bout de la rue, c’est comme le bout de la langue. On ne sait pas vraiment ce qu’on va y trouver. Au bout de cette rue là, il y a un carrefour. Entre deux des branches de l’étoile que forment les rues de ce carrefour, il y a une grille et, derrière cette grille, il y a le Parc et son allée principale qui s’amorce, jonchée de feuilles mortes sous les frondaisons des grands arbres qui la bordent.

C’est dans cette allée qu’il s’engage. Ai-je dit qu’il était en culotte courte ? Non. Je le dis à présent. Il porte une culotte courte à bretelles et à larges revers. Il porte également de gros souliers à lacets et d’épaisses chaussettes de laine aux élastiques défaillants qui les font retomber sur ses chevilles, de sorte que tous les dix pas, il se baisse pour les remonter, une fois la droite, une fois la gauche. Ce geste est devenu chez lui si machinal qu’il ne peut s’empêcher d’en accomplir le simulacre quand il ne porte pas de chaussettes ou quand il porte des chaussettes neuves dont les élastiques tiennent encore bon.

Mais peu importe. Ce qui compte, ce qui m’intéresse ici, c’est la façon dont, en marchant, il disperse autour de lui les feuilles mortes de l’allée. C’est à grands coups de pieds dans les feuilles qu’il marche. A certains endroits, la jonchée lui monte presque jusqu’aux genoux. Il pourrait, se couchant sur le sol, y ramper à l’abri des regards.

Ce qui compte, c’est que, débarrassé de son cartable et cheminant ainsi à grands pas dans les feuilles, il apprend à écrire dans sa tête. Les feuilles se soulèvent comme des vagues à son passage et c’est comme si chacune d’entre elles soulevait à son tour dans sa tête un tourbillon de mots et de vocables, réveillait de vieux mots endormis, de vieilles images assoupies. Autant de feuilles, autant de mots, autant de lettres de hasard offertes à tous les vents, dansant et voltigeant, prêtes à s’assembler et se défaire au gré de toutes les brises.

Il est à la fois dans l’allée, sous la pluie de feuilles que ses foulées soulèvent, et dans sa propre tête, enfermé comme une figurine dans un petit globe de verre empli d’eau qu’on a retourné pour voir, en le remettant d’aplomb, tomber autour d’elle une neige de mots.

Moi, je suis assis à ma table, près de la fenêtre ouverte, ma guitare sur les genoux. Sur la table, une feuille de papier, un crayon, un verre à demi plein de vin blanc. J’attends que passe un écolier sur le chemin, là-bas, dont une rangée d’arbres nus indique la présence.

Je sens que le moment est venu de finir mon verre et de conclure.

Pour le vin blanc, ça va, il n’est pas trop éventé.

Pour la conclusion, tout ce qui me vient à l’esprit, c’est la fin de la chanson. La voici :

C’est une chanson sans doute
Là que j’allais écrivant
L’enfant n’est plus sur la route
Il a coupé par les champs.

Gérard
Brunoy, Vielvic, Brunoy,
Février-Mars 2000.

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :