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Le Traître Mot

Le Traître Mot

Traductions originales d'humoristes anglo-saxons (fin XIXe début XXe) et Galerie des "Coloriages" de Gérard Sirhugues

Ellis Parker Butler

Gérard Sirhugues —

Des cochons c'est des cochons

Pigs is Pigs -1905


 

«Des cochons, c’est des cochons»

par Ellis Parker Butler

1905

Traduit de l’anglais (américain) par Gérard Sirhugues (Vielvic - Eté 2015)

Édition de référence:
Garden City, New York – Doubleday, Page & Company -1924

 

«Des Cochons, c’est des Cochons»

Penché par-dessus le comptoir de l’agence, Mike Flannery, le préposé de la Compagnie Interurbaine de Transport Express, brandissait le poing en direction de Mr. Morehouse, qui se tenait de l'autre côté, rouge de fureur et tremblant de rage. La discussion avait été longue et passionnée, et Mr. Morehouse avait fini par se trouver sans voix. La cause de l’algarade reposait sur le comptoir, entre les deux hommes. C'était une caisse à savon sur le dessus de laquelle on avait cloué un certain nombre de tasseaux de bois, de manière à former une cage rudimentaire mais pratique. À l’intérieur, deux cochons d’inde tachetés grignotaient voracement des feuilles de laitue.

— Et pis après tout, c’est lui[1] qui voit! cria Flannery, ou bien i’ paye et i’ les emporte, ou bien i’ paye pas et i’ les laisse là. L’règlement, c’est l’règlement, M’sieur Morehouse, et c’est pas Mike Flannery qui va y contrevenir pour ces deux bestiaux-là.

— Mais vous êtes d’une stupidité incommensurable, s’écria Mr. Morehouse en agitant fébrilement une mince brochure sous le nez de l'agent, vous n’êtes pas fichu de lire dans vos propres tarifs? «Pour les animaux domestiques et les animaux de compagnie convenablement enfermés dans une cage adéquate, de Franklin à Westcote, vingt-cinq cents par tête.»

Dégoûté, il jeta la brochure sur le comptoir.

— Qu’est-ce qu’il vous faut de plus? Est-ce que ce ne sont pas des animaux de compagnie? Des animaux domestiques? Est-ce qu’ils ne sont pas convenablement enfermés? Alors?

Il allait et venait rapidement, fronçant les sourcils avec férocité.

Soudain, il se tourna vers Flannery, et se força à adopter une voix artificiellement calme et à parler posément, mais sur un ton intensément sarcastique.

— Des animaux de compagnie, dit-il, de com-pa-gnie! Vingt-cinq cents par tête. Il y en a deux. Un! Deux! Deux fois vingt-cinq font cinquante! Vous pouvez comprendre ça? Je vous verse cinquante cents.

Flannery se saisit de la brochure. Il la feuilleta du gras du pouce et s’arrêta à la page soixante-quatre.

— Pas question que j’accepte vos cinquante cents, murmura-t-il en parodiant son client. V’là l’règlement. Quand c’est que l’préposé, il a comme qui dirait un doute entre deux tarifs à appliquer, i’ doit prendre l’plus élevé. Le destinataire, i’ peut toujours déposer une réclamation pour le surcoût. Le fait est que dans l’cas que voilà, M’sieur Morehouse, j’ai comme qui dirait un doute. P’t-êt’ bien qu’c’est des animaux de compagnie, p’t-êt’ bien qu’c’est des animaux domestiques, mais c’que j’suis fichtrement sûr, c’est qu’c’est des cochons, et l’règlement, i’ dit, aussi clair que le nez au milieu d’la figure, que pour les cochons, de Franklin à Westcote, c’est trente cents par tête d’pipe. Et vous voyez, M’sieur Morehouse, si j’sais toujours compter, deux fois trente, ça fait bien soixante.

Mr. Morehouse branla du chef avec véhémence.

— Absurde! cria-t-il, je vous dis que c’est d’une invraisemblable absurdité! Bougre de pauvre étranger ignorant, ce règlement s’applique aux porcs ordinaires, aux porcs domestiques, pas aux cochons d’inde!

Flannery était têtu.

— Des cochons, c’est des cochons, déclara-t-il avec fermeté. Des cochons indiens, des cochons macaronis[2] ou des cochons irlandais, tout ça c’est du pareil au même, pour l’Interurbaine et pour Mike Flannery. L’pays d’où c’est qu’y vient, l’cochon, ça fait aucune différence pour c’qui est du tarif, M’sieur Morehouse! Ça s’rait la même chose si qu’c’étaient des cochons des Pays-Bas ou de j’sais pas où. Mike Flannery, il est là pour s’occuper des affaires d’l’Interurbain, pas pour discuter l’bout de gras à propos d’cochons macaronise en dix-septs langues pour savoir s’i’s sont nés natifs de Chine ou de Tipperary.

Mr. Morehouse hésita. Il se mordillait la lèvre et agitait frénétiquement les bras.

— Très bien! cria-t-il, mais ça ne se passera pas comme ça! Votre président aura de mes nouvelles! C'est un vrai scandale! Je vous ai proposé cinquante cents. Vous les refusez! Gardez donc les cochons jusqu'à ce que vous soyez prêt à les accepter, mais, par Saint George, monsieur, qu’on touche à un seul cheveu de la tête de ces cochons, et vous tomberez sous le coup de la loi!

Il tourna les talons et sortit en claquant la porte. Flannery souleva délicatement la caisse à savon du comptoir et la rangea dans un coin. Il ne se faisait aucun souci. Il se sentait en paix, tel le fidèle serviteur qui a fait son devoir, et qui l’a fait convenablement.

Mr. Morehouse rentra chez lui en rogne. Son fils, qui attendait les cochons d’inde, vit bien que ce n’était pas le moment de demander après eux. C’était un gamin des plus ordinaires, et comme tel, il se sentait toujours coupable quand son père était en colère. De sorte qu’il resta tranquillement à rôder autour de la maison. Il n'y a rien de tel que de rester hors du chemin du vengeur pour apaiser sa mauvaise conscience. Mr. Morehouse entra dans la maison comme une furie.

— Où est passée la bouteille d’encre? cria-t-il à son épouse, à peine eut-il franchi le seuil.

Mrs. Morehouse sursauta, comme prise en flagrant délit. À aucun moment, elle ne s’était servie de la bouteille d’encre. Elle ne l’avait pas vue, ni changée de place, pas plus qu’elle n’y avait songé, mais le ton de son mari la persuadait d’être coupable d’avoir donné naissance à un fils et de l’avoir élevé, et elle savait, chaque fois que son mari réclamait quelque chose de cette voix tonitruante, que le gamin y était pour quelque chose.

— Je vais chercher Sammy, dit-elle avec docilité.

Dès qu’on eut retrouvé le flacon d’encre, Mr. Morehouse se mit à écrire. La lettre terminée, il se relut avec un sourire triomphant.

— Voilà qui va remettre ce fichu Irlandais à sa place! s’écria-t-il. Quand ils auront reçu cette lettre, il n’aura plus qu’à se chercher un autre boulot, parfaitement!

Une semaine plus tard, Mr. Morehouse reçut une longue enveloppe officielle qui portait, en haut et à gauche, le tampon de l’Interurbaine. Il la déchira, l’ouvrit fiévreusement et en sortit un feuillet qui portait en entête le numéro A6754. La lettre était brève.

«Objet: Tarif concernant les cochons d’inde,» était-il écrit, «Cher Monsieur — nous avons bien reçu votre courrier adressé au président de cette compagnie et ayant pour objet le tarif appliqué aux cochons d’inde entre Franklin et Westcote. Toute réclamation concernant un surcoût doit être adressée au Service des Réclamations.»

Mr. Morehouse rédigea six pages de sarcasmes, de vitupérations et d'arguments bien choisis, et envoya le tout au Service des Réclamations.

Quelques semaines plus tard il reçut une réponse du Service des Réclamations, à laquelle sa dernière lettre était jointe en annexe.

«Cher monsieur,» disait la réponse. «Votre lettre du 16 courant, adressée à ce service et concernant le tarif appliqué aux cochons d’inde de Franklin à Westcote, a retenu toute notre attention. Nous avons transmis la question à notre agent de Westcote, et vous trouverez sa réponse sous ce pli. Il nous informe que vous avez refusé de réceptionner l’envoi ou d’en payer les frais. Par conséquent, vous n'avez aucune réclamation à formuler contre cette compagnie, et votre lettre concernant le tarif applicable à cet envoi doit être adressée à notre Service Tarifaire.»

Mr. Morehouse écrivit au Service Tarifaire. Il expliqua clairement son cas, et développa son argumentation point par point, allant jusqu’à citer une ou deux rubriques de l'encyclopédie pour apporter la preuve que le cochon d’inde n'avait rien à voir avec le porc commun.

Avec le soin qui caractérise les entreprises gérées rationnellement, la lettre de Mr. Morehouse fut référencée, validée, enregistrée, et s’engagea dans l’interminable labyrinthe des circuits routiniers. Des duplicatas du bordereau d’expédition, du bordereau de réception par Flannery, de divers récépissés ainsi que plusieurs autres pièces afférentes à l’affaire furent agrafés à la lettre, et le dossier fut transmis au chef du Service Tarifaire.

Le chef du Service Tarifaire posa ses pieds sur son bureau avec un bâillement et jeta un coup d’œil négligent sur les documents.

— Mlle Kane, dit-il à sa sténo-dactylo, prenez cette lettre. «Au préposé du bureau de Westcote, New Jersey. Veuillez nous aviser de la raison pour laquelle le tarif applicable aux animaux de compagnie a été refusé pour l’envoi visé dans les documents ci-joints.»

Mlle Kane dessina une série de courbes et d’angles sur son bloc et attendit, le crayon en suspens. Le chef de service regarda de nouveau les documents.

— Hum! des cochons d’inde! dit-il. Sans doute crevés de faim à l’heure qu’il est! Ajoutez ceci à cette lettre: «Nous informer de l'état actuel de l’envoi.»

Il jeta les papiers sur le bureau de la sténo-dactylo, ôta ses pieds de son propre bureau et sortit pour aller déjeuner.

Quand Mike Flannery reçut la lettre, il se gratta la tête.

— Les informer d’l’état actuel, répéta-t-il pensivement. Qu’est-ce qu’i’s vont pas encore inventer, les cols blancs, j’vous demande un peu! L’état actuel? Et pis quoi encore. Ces sacrés cochons, par Saint Patrick, ils sont en pleine forme, pour autant qu’je l’sache. Mais j’ai jamais fait l’vétérinaire pour des cochons macaronis. P’t-êt’ que les cols-blancs, i’s veulent que j’demande au docteur des cochons d’leur prendre le pouls. Tout c’que j’sais, c’est qu’i’s z’ont un sacré appétit pour des cochons d’cette taille. Manger? C'est qu'i’s s'boulotteraient les pentures d'une porte de grange! Si les cochons irlandais[3], i’ mangeaient avec autant d’appétit qu’ces deux ritals-là, ça s’rait la disette en Irlande.»

Pour s'assurer que son rapport était bien à jour, Flannery alla jusqu’au fond du bureau et regarda dans la cage. Les cochons avaient été transférés dans une boîte plus grande – une boîte de biscuits secs.

— Une, – deusse, – troisse, – quatre, – cinq, – six, – sept, – huit! compta-t-il. Sept avec des taches et un tout noir. Tous en pleine forme et boulottant à s’en faire péter la panse.

Il revint à son bureau et écrivit.

«À l’attention de Mr. Morgan, chef du Service Tarifaire» écrivit-il. «Si je dis que les cochons macaronis, c’est des cochons c’est parce c’est des cochons et que ça sera des cochons jusqu’à tant que vous disiez que c’est pas des cochons et que c’est ça que dit le livre du règlement et que vous le savez aussi bien que moi. Pour ce qui est de la santé, ils vont tous très bien et j’espère que c’est pareil pour vous. P.S. Au jour d’aujourd’hui, il y en a huit, la famille s’est agrandie et c’est tous des gros mangeurs. P.S. J’ai déboursé pas loin de deux dollars de choux, vu qu’ils aiment ça, est-ce que je peux mettre ça sur la facture?»

Morgan, chef du Service Tarifaire, rit bien quand il reçut cette lettre. Il la relut et retrouva son sérieux.

— Par Saint George! dit-il, Flannery a raison, des cochons, c’est des cochons. Il me faut un avis autorisé. En attendant, Mlle Kane, prenez cette lettre: «Au préposé du bureau de Westcote, New Jersey. Objet: envoi de cochons d’inde, dossier référencé A6754. La règle n°83 des Instructions Générales aux Agents, stipule clairement que ceux-ci seront remboursés par le destinataire de toutes les dépenses de fourrage, etc., etc., destinées à l’entretien du bétail en transit ou gardiennage. Vous devez donc demander le remboursement au destinataire.»

Flannery reçut cette lettre le lendemain matin, et après l‘avoir lue, il fit la grimace.

— D’mander l’remboursement, dit-il doucement. Si ces cols blancs, i’s croivent qu’c’est facile! D’mander l’remboursement d’deux dollars et vingt-cinq cents à M’sieur Morehouse! J’me demande si ces cols blanc, i’s connaissent M’sieur Morehouse! J’vois ça d’ici! Ah, oui! «M’sieur Morehouse, deux dollars un quart, siouplaît!» «Mais comment donc, mon cher Flannery. Avec joie!» Tu parles!

Flannery se rendit chez Mr. Morehouse dans la camionette de la compagnie. Mr. Morehouse répondit à la cloche.

— Ah, ah! s’écria-t-il dès qu'il eut reconnu Flannery. Ainsi vous voilà revenu à de meilleurs sentiments, hein? Je savais bien que vous le feriez! Apportez la caisse par ici.

 — J’ai pas d’caisse, dit froidement Flannery. Juste une facture de deux dollars et vingt-cinq cents au nom d’M’sieur John C. Morehouse, pour des choux qu’i’s z-ont été boulottés par ses cochons macaronis. Vous voulez payer? 

— Payer – pour des choux! hoqueta Mr. Morehouse. Vous êtes en train de me dire que deux minuscules cochons d’inde de rien du tout–

— Huit! dit Flannery. Le papa, la môman, et les six moutards. Huit!

Pour toute réponse, Mr. Morehouse claqua la porte au nez de Flannery. Flannery regarda la porte avec un air de reproche.

— J’prends acte que l’des-ti-na-tai-re, i’ r’fuse d’payer pour les choux, dit-il. Si j’sais r’connaitre un signe de r’fus, l’des-ti-na-tai-re, i’ r’fuse d’payer la plus p’tite feuille de chou!

Mr. Morgan, chef du Service Tarifaire, consulta le président de l'Interurbaine pour savoir si les cochons d’inde étaient ou n’étaient pas des cochons. Le président se montra enclin à expédier rondement les choses.

— Quels sont les tarifs pour les cochons et pour les animaux de compagnie? demanda-t-il.

— Trente cents pour les porcs, vingt-cinq pour les animaux familiers, répondit Morgan.

— Alors, il va sans dire que les cochons d’inde sont des cochons, dit le président.

— Oui, convint Morgan, c’est aussi mon avis. Une chose qui peut relever de deux tarifs doit naturellement être facturée au plus élevé. Mais les cochons d’inde sont-ils des cochons? Ne seraient-ils pas plutôt des lapins?

— Maintenant que j’y pense, dit le président, je crois qu’il s’agirait plutôt de lapins. En tout cas, quelque chose à mi-chemin entre le cochon et le lapin. Je crois que la question est de savoir si le cochon d’inde est de la même famille que le porc domestique. Je vais m’en informer auprès du professeur Gordon. Il fait autorité en la matière. Laissez-moi les documents.

Le président posa les papiers sur son bureau et écrivit une lettre au professeur Gordon. Malheureusement, le professeur était parti pour l’Amérique du Sud, à la recherche de spécimens zoologiques, et la lettre dut lui être réexpédiée par son épouse. Comme il se trouvait en un endroit des Andes où aucun homme blanc n'avait jamais pénétré, la lettre mit de nombreux mois à lui parvenir. Le président avait oublié les cochons d’inde, Morgan les avait oubliés, Mr. Morehouse les avait oubliés, mais pas Flannery. Il consacrait la moitié de son temps à ses fonctions à l’agence, l'autre moitié aux cochons d’inde. Longtemps avant que la lettre du président n’arrivât entre les mains du professeur Gordon, Morgan en reçut une de Flannery.

«À propos des cochons macaronis,» écrivait-il, «qu’est-ce que je dois faire, ils forment comme qui dirait une famille nombreuse et ils ne se bousculent pas pour se suicider, ils sont trente-deux maintenant, est-ce que je dois les vendre, est-ce que vous prenez cette agence de l’Express pour une ménagerie, réponse urgente.»

Morgan saisit un formulaire de télégramme et écrivit:

«Au préposé du bureau de Westcote. Ne vendez pas les cochons.»

Puis il écrivit à Flannery pour attirer son attention sur le fait que les cochons n’appartenaient pas à la compagnie mais étaient simplement détenus dans ses locaux pendant le règlement d'un conflit à propos des tarifs. Il conseillait à Flannery de s’occuper d’eux avec autant de soin que possible.

Flannery, la lettre à la main, considéra les cochons en soupirant. La caisse de biscuits secs était devenue trop petite. Il débarrassa une surface de vingt pieds au fond du bureau pour leur installer une demeure plus grande et bien aérée, puis retourna à ses affaires. Pendant son service, il travaillait avec une ardeur inquiète, parce que les cochons réclamaient toute son attention et lui mangeaient la majeure partie de son temps. Quelques mois plus tard, au désespoir, il saisit une feuille de papier en travers de laquelle il écrivit «160» et l’expédia à Morgan. Morgan la lui retourna, demandant une explication. Flannery répondit:

«Il y a maintenant cent soixante de ces cochons macaronis, pour l’amour de Dieu, laissez-moi en vendre, est-ce que vous voulez me rendre fou, ou quoi.»

«Ne vendez pas le moindre cochon,» câbla Morgan.

Peu après, le président de la compagnie reçut une lettre du professeur Gordon. C'était une longue et savante lettre, mais l’essentiel était que le cochon d’inde était un rongeur de la famille des Cavidés, alors que le porc commun était de la famille des Suidés. Le professeur faisait observer que le cochon d’inde était prolifique et se multipliait à toute vitesse.

— En définitive, dit le président à Morgan, ce ne sont pas des porcs. Le tarif de vingt-cinq cents s'applique donc.

Morgan annota de façon appropriée les documents qui s’étaient accumulés dans le dossier référencé A6754, et envoya le tout au Service du Contrôle. Le Service du Contrôle mit un certain temps à comprendre de quoi il retournait, et, après le délai habituel, écrivit à Flannery que, attendu qu’il avait sous la main cent soixante cochons d’inde qui appartenaient en propre au destinataire, il devait les lui livrer et encaisser le montant des frais au tarif de vingt-cinq cents par tête.

Flannery passa tout un jour à observer son troupeau par une étroite ouverture pratiquée dans la cage, afin de pouvoir les compter.

«À l’attention du Service du Contrôle» écrivit-il, quand il eut fini le compte. «Il y a peut-être eu cent soixante cochons macaronis à une époque, mais réveillez-vous, vous retardez. J'en ai pas moins de huit cents, maintenant, est-ce que je dois encaisser les frais pour les huit cents ou quoi, et qu’est-ce qu’on fait pour les soixante-quatre dollars dépensés en plus pour les choux»

Il fallu un grand nombre de lettres écrites dans les deux sens avant que le Service du Contrôle comprenne l’erreur qui avait été faite en facturant cent soixante au lieu de huit cents, et encore plus de temps pour qu'il comprenne ce que les «choux» venaient faire dans l’histoire.

Flannery se trouvait confiné dans un espace de quelques pieds sur le devant du bureau. Les cochons disposaient de tout le reste de la pièce, et deux gars étaient à leur service à temps plein. Le lendemain du jour où Flannery avait compté les cochons d’inde, ils étaient huit de plus, et avant que le Service du Contrôle eût donné son accord pour huit cents, Flannery avait abandonné toute tentative de s'occuper de la réception et de l’expédition des marchandises. Il construisait en hâte des galeries autour du bureau, une rangée au-dessus de l’autre. Il avait à s’occuper de quatre mille soixante-quatre cochons d’inde! Et il en naissait chaque jour davantage.

Immédiatement après avoir donné son autorisation, le Service du Contrôle envoya une autre lettre, mais Flannery était trop occupé pour l'ouvrir. Ils lui en écrivirent une autre, puis lui télégraphièrent:

«Erreur dans la facture des cochons d’inde. Demandez remboursement pour deux cochons, soit cinquante cents. Livrez le tout au destinataire.»

Flannery lut le télégramme et se réjouit. Il rédigea une facture aussi rapidement que son crayon pouvait aller sur le papier et courut tout le long du chemin jusqu’à la maison de Morehouse. Arrivé devant la porte, il s’arrêta tout net. La maison le considérait avec des yeux absents. Par les fenêtres dépourvues de rideaux, il put voir que les pièces étaient vides. Un écriteau sur la porte indiquait, «À louer.» Mr. Morehouse avait déménagé! Flannery courut tout le long du retour jusqu’à l’agence. Soixante-neuf cochons étaient nés pendant son absence. Il ressortit pour se livrer à une enquête fébrile dans le village. Non seulement Mr. Morehouse avait déménagé, mais il avait quitté Westcote. Flannery revint à l’agence et constata que deux cents six cobayes étaient venus au monde depuis qu'il l’avait quittée. Il envoya un télégramme au Service du Contrôle.

«Impossible demander remboursement de cinquante cents pour deux cochons macaronis, destinataire parti sans laisser d’adresse, qu’est-ce qu’il faut que je fasse? Flannery.»

Le télégramme fut remis à un des employés du Service du Contrôle, qui rit de bon cœur en le lisant.

— Flannery doit être fou. Il devrait savoir que la seule chose à faire est de nous réexpédier l’envoi ici, au siège, dit l’employé.

Il télégraphia à Flannery d’expédier les cochons au siège de la compagnie à Franklin.

Quand Flannery reçut le télégramme, il s’apprêtait à se mettre au travail, comme les six gars qu'il avait embauchés pour l'aider. Tous travaillèrent avec l’énergie du désespoir, fabriquant des cages avec des caisses à savon, des boîtes à biscuit, toutes sortes de boîtes. Les cages à peine finies, ils les remplissaient de cochons d’inde et les expédiaient à Franklin. Jour après jour, les cages de cochons d’inde voyageaient en un flot régulier de Westcote à Franklin, et toujours Flannery et ses six aides sciaient, clouaient et emballaient – inexorablement et fiévreusement. À la fin de la semaine, ils avaient expédié deux cents quatre-vingts caisses de cochons d’inde, et l’agence comptait sept-cent quatre cochons de plus qu’il fallait commencer à emballer.

Un télégramme parvint à Flannery: «Arrêtez d’expédier des cochons». Il ne s’arrêta d'emballer que le temps de câbler en retour, «Impossible d’arrêter,» et continua ses envois. Par le train suivant venant de Franklin, arriva un des inspecteurs de la compagnie. Il avait pour mission d’endiguer à tout prix le flot de cochons d’inde. Alors que son train entrait en gare de Westcote, il aperçut une bétaillère sur la voie de garage de la compagnie. Arrivé à l’agence, il en vit une autre garée devant la porte. Six garçons transportaient des panières bourrées de cochons d’inde et les vidaient dans le chariot. Dans la salle, Flannery, en manches de chemise, pelletait des cochons d’inde avec une pelle à charbon: il était en train de mettre fin à l’épisode des cochons d’inde.

Il toisa l'inspecteur avec un reniflement de rage.

— Quand cette bétaillère-là, a’ s’ra pleine, j’en aurai fini avec eux, et Flannery, il aura p’us jamais, au grand jamais, à s’occuper d’cochons étrangers. P’us jamais! J’ai frôlé la mort de près. La prochaine fois, j’saurai qu’les cochons étrangers, c’est rien qu’des bestioles d’ compagnie – et j’demanderai l’tarif le plus bas.

Il se remit à pelleter en redoublant d’ardeur, parlant rapidement entre deux respirations.

 — P’t-êt’ bien que l’règlement, c’est l’règlement, mais on pourra pas rouler Mike Flannery dans la farine deux fois d’suite. Aussi longtemps que Flannery, i’ tiendra les bureaux d’l’Express – les cochons, ça s’ra des bestioles d’compagnie – et les vaches, ça s’ra des bestioles d’compagnie – et les canassons, ça s’ra des bestioles d’compagnie – et les lions, et les tigres, et les biques des Rocheuses – tout ça au tarif ed’vingt-cinq cents par tête d’pipe.

Il fit une pause, le temps de laisser un des gars poser une panière vide à la place de celle qu’il venait de remplir. Il ne restait plus que quelques cochons d’inde. Alors qu’il remarquait leur petit nombre, sa tendance naturelle à voir le bon côté des choses reprit le dessus.

— Eh ben, quand même, dit-il joyeusement, ça aurait pu êt’ pire. Une supposition qu’ces cochons macaronis, ça soye été des éléphants!

 



[1] Ce n'est pas la 3ème personne qui est utilisée dans le texte original. Mais je trouve que ça va bien avec le personnage. La première fois qu’on m’a fait le coup, c’était dans un magasin de cycles, il y a de ça des années. Je m’étais retourné pour voir de qui pouvait me parler le marchand, mais non, j’étais seul avec lui dans la boutique, et c’était bien à moi qu’il s’adressait. Je ferais bien en sorte que M. Morehouse se retourne, mais il ne faut rien exagérer.

[2] Pour «dago», terme péjoratif pour désigner les italiens ou descendants d’italiens, comme le terme injurieux de «wop».

[3] «Paddy pig» dans le texte : Paddy semble être un terme générique pour désigner les irlandais.

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