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Le Traître Mot

Le Traître Mot

Traductions originales d'humoristes anglo-saxons (fin XIXe début XXe) et Galerie des "Coloriages" de Gérard Sirhugues

La Dame à la Corneille

Gérard Sirhugues — Galerie

Si cette dame-là n'est pas accompagnée d'une corneille, il se trouve que c'est parce qu'il s'agit de la photographie d'une jeune fille d'un autre temps, et que c'est elle qui a inspiré les tableaux présentés ci-dessous, tant son épaule dénudée semble attendre qu'une main s'y pose, ou peut-être un oiseau.
Mais elle n'est plus, de sorte qu'on ne peut guère y imaginer que la tache noire d'une corneille.

Si vous voulez en savoir plus, allez voir  ce petit bavardage et aussi celui-là...

 

Technique mixte - Cadre ancien (29x19)

Technique mixte (28x23x6)

Technique mixte (36x26)

 

Triptyque - Encre et aquarelle sur enveloppes à fenêtre

Une Dame à la Corneille
Bavardage

Au moment où j’ai commencé cette série de dessins représentant tous la même jeune femme – ou plutôt représentant chacun une image de la même jeune femme – ou, mieux encore, représentant chacun une image de la même photographie d’une jeune fille – mais chaque fois accompagnée d’un oiseau noir dont j’ai très vite décidé qu’il s’agissait d’une corneille – mais stop.

Je reconnais bien volontiers que, vu que je suis à des années lumières de dessiner avec la précision anatomique d’un type comme Audubon, mon volatile pourrait tout aussi bien être un corbeau, un freux ou un choucas  – voire même un vulgaire corbac (Ou corbaque, ou corbak, l’orthographe du mot semble bénéficier d’une liberté quasiment moyenâgeuse).

Une étude attentive m’a enseigné que la corneille est – ou serait – plus petite que le corbeau freux ou le choucas. Mais j’imagine qu’il existe des grosses corneilles et des petits choucas. D’autre part, il semble bien que la corneille sautille alors que le corbeau marche. Resterait à savoir si un corbeau freux serait assez fourbe pour sautiller afin de se faire passer pour une corneille, sans compter les querelles d’experts qui ont l’oreille assez ornithologique pour savoir lequel des deux craille ou croasse, baille ou corbine, que sais-je ?.

 

Sollicité d’effectuer une recherche iconographique sur le sujet de la femme – ou de la dame, ou de la jeune fille, ou de la jeune femme – à la corneille – ou au corbeau, ou au corbac, Gougueule – la francisation du mot n’est, hélas, pas de moi (on croit faire des trouvailles, et paf! Internet nous rabat le caquet en nous rappelant qu’on n’invente jamais rien) – propose quelque chose comme un millier d’images. Ceci montre que le sujet n’a rien d’original, même si on applique à ce nombre une confortable pondération, vu qu’un bon paquet de ces images n’ont strictement rien à voir avec lui. Toujours est-il qu’au j’ai commencé cette série, j’ignorais – ou j’avais oublié – ou je faisais semblant d’avoir oublié – que Pablo Picasso lui-même avait, en 1904, peint une gouache de 65,5 cm sur 45,5 cm représentant une femme à la corneille. En voici une reproduction trouvée sur un site internet dédié aux « grands peintres, aux voyages, aux écrivains, à l’histoire et à des curiosités diverses » appelé Kerdonis* et dont j’étais, pas plus tard qu’hier, le quatre mille sept cent quarante et unième visiteur.

http://kerdonis.fr/

Un autre site* m’apprend que c’est une certaine Marguerite Luc, dite Margot, que Pierre Mac Orlan épousa une dizaine d’années plus tard et qui se trouvait être la fille de la patronne du célèbre Lapin Agile qui servit de modèle à Picasso pour cette gouache. L’auteur ne précise pas quelle corneille ou quel corbeau posa avec Margot.

* http://editions.sillage.free.fr/auteurs/macorlan.html

Il faut faire défiler pas mal de vignettes avant de tomber  sur une lithographie en noir de Roland Topor (31 cm au carré, tirée à 300 exemplaires) intitulée Femme à la corneille et qui représente, vue de dos et coupée à mi-cuisses, une femme en maillot de bain – ou plutôt en soutif et petite culotte, ce qui est plus dans l’esprit de Topor – qui, debout face à la mer, brandit une gigantesque corneille par-dessus sa tête, les avant-bras comme enfoncés jusqu’aux coudes dans le ventre de la bête. Peut-être n’est-ce d’ailleurs que sa dépouille qu’elle s’apprête à jeter au loin dans les flots, à moins qu’elle vienne de l’en retirer, à demi-noyée, et qu’elle cherche à regagner un improbable rivage dont les dunes lointaines se confondent avec celles que forment les vagues.

Peut-être encore est-ce de son ultime défroque que l’oiseau, de mue en mue devenu femme ou rendu à son véritable état après des siècles de malédiction, s’apprête à se débarrasser. Mais bon.

Il convient également de mentionner qu’une certaine Laetitia a mis en ligne sur son blog* une reproduction de sa propre version du sujet. L’auteur, comme un message d’alerte le précise, ne voulant pas que l’on « copie son journal », a désactivé la fonction « copier-coller » de ses pages. Mais comme il y a toujours moyen de moyenner, voici quand même la femme à la corneille de Laetitia (à la disposition de qui je tiens le moyen ultra simple utilisé pour contourner son interdit), petit dessin « très sombre »  comme elle le dit elle-même dans un commentaire où elle avoue également ne pas s’être suffisamment « appliquée » pour colorier le bas de la robe.

* http://www.canailleblog.com/laetitia118/

L’œuvre fut mise en ligne le 4 janvier 2012. Le même jour, à 18 heures 21 minutes et 9 secondes, une certaine Florine B. El Firone (elle aussi titulaire d’un blog chez le même prestataire*) diffusait ce commentaire laconique mais encourageant: « Magnifique ». À part un message vide sans doute envoyé par erreur (par une dénommée Avantavia le 20 mai suivant sur le coup de 23 heures 30), le dessin n’a à ce jour inspiré aucun autre critique.

http://www.canailleblog.com/el-firone/

Il convient de préciser qu’à côté d’un nombre relativement modeste de « femmes à la corneille, » on trouve une véritable flopée de  « femmes au corbeau ». Si les artistes qu’elles ont inspiré ne sont pas tous aussi prestigieux que Picasso, Topor, ou Laetitia, elles foisonnent sous toutes les formes et dans tous les genres, mêlant les traditions, les modes, d’une représentation de Morrigan, déesse celte de la guerre déployant ses ailes noires à genoux dans la neige à l’orée d’une forêt dénudée à celle d’une sombre prêtresse gothique vêtue d’une longue robe de nuit au bustier orné de motifs d’argent étendue parmi les étranges et cotonneuses fleurs blanches d’une prairie peut-être extra-terrestre, un corbeau perché sur la main gauche et brandissant de la droite une sorte de poignard yéménite à la lame dentue comme la mâchoire d’un squale, en passant par celles de fillettes plus ou moins innocentes traitées façon manga mais, encore une fois, bon.

Ajoutons quand même que La Femme au Corbeau est le titre de la version française du dernier film muet réalisé, en 1928 ou 1929, par le réalisateur américain Frank Borzage (Prononcer « Borzégui »), The river, qui raconte la rencontre amoureuse d’un jeune homme en quête de retour à la nature et d’une jeune femme que son amant, emprisonné pour meurtre fait surveiller par un corbeau apprivoisé.

Ma femme à la corneille à moi me vient d’une photographie achetée sur un vide-grenier et datant d’une époque que je ne me hasarderai pas à fixer d’une manière plus précise qu’en parlant du premier tiers du XXème siècle.

D’ailleurs, je l’appelle plutôt la Dame à la corneille. Je devrais même dire la Demoiselle, puisqu’Il s’agit du portrait en buste d’une jeune fille au léger sourire un peu forcé posant les épaules presque de face et le visage très légèrement de trois quart, le regard tourné vers sa gauche. Elle porte un vêtement à l’encolure largement évasée qui lui dénude à demi l’épaule gauche tandis que la droite est cachée par la longue cascade de la chevelure qui, partagée en deux sur le sommet du crâne et sauf le triangle d’une frange coupée net juste au-dessus des épais sourcils, passe derrière l’oreille pour descendre jusqu’au-dessous de la poitrine, retenus par un étroit bandeau qui, lui ceignant le front, évoque presque inévitablement la jeune fiancée des Pensées des morts d’Alphonse de Lamartine.

C’est bien à cette

                 … jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau,
N’emporta qu’une pensée
De sa jeunesse au tombeau

que j’ai d’abord pensé en découvrant cette image dans la pile d’épreuves que le brocanteur proposait pour un prix d’ailleurs proprement scandaleux. A elle, mais d’abord, je l’avoue, à Brassens – rendons à Georges ce qui appartient à Georges – sans qui, comme pas mal de mes contemporains, je n’en aurais probablement jamais entendu parler (Si j’avais une guitare sous la main, je pourrais même vous chanter ça, là, maintenant).

En tout cas, c’est de quelque part comme ça qu’elle est venue, ma corneille, en grande partie à mon propre insu, un peu comme si je m’étais fait avoir par l’air du temps, un peu comme si j’avais fait quelque chose qui avait entraîné la vie sans intention de la donner,  au point que je ne sais même pas si sa présence obstinée autour de ma jeune fille est de bon ou de mauvais augure – si ma jeune fille attend là son promis – et qui est son promis – si elle-même est promise et à qui, à quoi promise, à quel sort, à quelle vie, à quelle mort ?

Mais c’est peut-être quand même de là, de cette idée de mort, cette idée d’une rencontre entre la mort – ou son messager – et la représentation d’une jeunesse qui, à l’évidence, n’a pas – n’a pas assez vécu pour – je ne sais pas – après Lamartine, c’est  André Chénier qui me vient à l’esprit, La jeune captive,  et je me revois debout sur l’estrade à côté du bureau où le professeur lève les yeux au ciel en m’écoutant murmurer avec toute la hâte d’un grand dadais de 15 ans poursuivi par le ridicule « Je ne veux point mourir encore » – en tout cas de quelque chose qui ne m’appartient pas tout à fait – ou pire, qui n’appartient pas qu’à moi seul – que je partage avec je ne sais qui, c’est terrible, j’ai toujours cru en cet apophtegme rebattu : « Il vaut mieux être seul que mal accompagné ». Picasso, Topor, Laetitia , je veux bien. Mais le reste, mais les autres… 

Peu importe.

Malgré la richesse rimatoire de l’association tombeau/corbeau, Lamartine n’a pas poussé le bouchon jusqu’à faire accompagner ses morts de l’inexorable vol noir des corbeaux et des corneilles, encore moins de leurs coassements. D’ailleurs, dans son poème, comme il le déclare dès la deuxième strophe (ignorée par Georges Brassens), Les oiseaux n’ont plus de voix (s’agissant de corbeaux, c’est peut-être aussi bien).

En tout cas, c’est de quelque part comme ça qu’elle est venue, ma corneille, en grande partie à mon propre insu, un peu comme si je m’étais fait avoir par l’air du temps, un peu comme si j’avais fait quelque chose qui avait entraîné la vie sans intention de la donner,  au point que je ne sais même pas si sa présence obstinée autour de ma jeune fille est de bon ou de mauvais augure – si ma jeune fille attend là son promis – et qui est son promis – si elle-même est promise et à qui, à quoi promise, à quel sort, à quelle vie, à quelle mort ?

La photographie est signée. En bas et à droite de l’ovale qui la cerne on peut lire, au crayon de papier et d’une élégante écriture :

SARTON Y.
45, rue Laffitte PARIS
I

On trouve tout ou presque grâce à internet. C’est ainsi que, sur un site intitulé l’Atelier des Photographes du 19e siècle*,  j’ai appris qu’au 45 de la rue Laffitte, un certain Albert Capelle, photographe spécialisé dans les portraits de célébrités, succéda en 1887 à R . Autin et revendit son affaire en 1894 à H. Muhe. Malheureusement, l’histoire du studio s’arrête au seuil du XXème siècle, de sorte que je n’ai pas trouvé trace de M. Sarton.

* http://laphotoduxix.canalblog.com/archives/2010/06/19/18361717.html

La rue Laffitte est située dans le 9ème arrondissement. D’après une estampe de 1886 (un an avant l’arrivée d’Albert Capelle), le numéro 45, précisément, abritait une institution appelée La Ligue de l’Union Sociale.  Cette planche de vignettes façon images d’Épinal  est malheureusement mise en ligne dans un format trop petit et qui ne permet ni de lire les textes, ni  de se rendre compte du décor de la rue.

En attendant d’y aller voir en personne, une autre recherche sur internet (après, c’est fini, je promets,  j’arrête) m’a proposé une image « interactive » de l’immeuble sis au numéro 45 et de ses voisins.

Il semblerait à première vue que la boutique dans laquelle je me plais à penser que Monsieur Sarton avait jadis installé son studio est actuellement occupée par une pizzeria.

Si j’imagine bien la vitrine d’un photographe d’autrefois à la place, c’est que la boutique voisine est celle d’un fourreur, sans doute fermée depuis longtemps puisque le propriétaire de la pizzeria a installé ses tables sur le trottoir jusque devant sa vitrine condamnée par des planches.

Oui, j’imagine assez bien ma jeune captive s’attardant devant la vitrine du fourreur avant de pousser la porte du studio de Monsieur Sarton.

On trouve tout, ou presque, grâce à internet. C’est sans doute ce « presque » qui m’empêche de retrouver sa trace, à ce Sarton, trace qui m’aurait peut-être mis sur celles de la demoiselle de la photo. Comme c’est aussi ce « presque » qui m’empêche de retrouver un film que j’ai vu il y a de cela des années et des années et dont j’ai tout oublié*, le titre comme le nom des comédiens et du réalisateur, tout, sauf que l’histoire se déroulait à Paris, probablement dans les années 70, un Paris dans lequel le héros déambulait non seulement dans l’espace des rues, mais aussi dans le temps puisque, victime d’une sorte d’épilepsie de la mémoire, ses crises le ramenaient sans crier gare dans le Paris de la Belle Epoque, celui de la Ligue de l’Union Sociale et d’Albert Capelle et, en tirant un peu sur la ficelle, de Monsieur Sarton et de la jolie cliente dont il tira le portrait, sans même se rendre compte qu’il avait, comme certains photographes spirites d’alors prétendaient pouvoir le faire, non seulement saisi l’image de la demoiselle mais aussi celle, sous la forme d’un sombre ectoplasme, de quelque chose qui était peut-être, je ne sais pas, l’incarnation de son destin, sa propre ombre prête à s’affranchir ou à l’étreindre dans ses ailes de nuit, l’hydre aux becs acérés qui, dans la terrible insomnie d’une enfance qui n’en finissait pas, rôdait de lé en lé sur le papier peint de sa chambre ou l’observait de son œil ténébreux à travers les barreaux de son lit-cage en attendant son heure, son démon malveillant, son mauvais petit diable ou, au contraire, oui, après tout, pourquoi pas, comment n’y ai-je pas encore songé, moi, oui, moi en personne, son ange, son ange gardien, venu se percher sur son épaule, le plumage encore noircit de poussière, la poussière  d’un voyage d’un siècle à travers le temps.

* Depuis que j’ai écrit ce petit texte, en 2012, j’ai retrouvé le film mentionné ci-dessus. Il s’agit de Paris n’existe pas, de Robert Benayoun, sorti en 1969. Je l’ai même acheté (sur internet, évidemment) et regardé à nouveau, plus de quarante ans après. Pour ma plus grande déception.  De sorte que si ça intéresse quelqu’un...

 

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